«Le prénom»: Comment ne pas faire du «théâtre filmé»?

CINEMA L'adaptation de la pièce à succès est sortie en salles cette semaine...

Annabelle Laurent

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Patrick Bruel, Guillaume de Tonquédec et Charles Berling, dans «Le Prénom».
Patrick Bruel, Guillaume de Tonquédec et Charles Berling, dans «Le Prénom». — PATHE DISTRIBUTION

Le père Noël est une ordure de la troupe du Splendid en 1982, Un air de famille de Cédric Klapisch en 1996, Le dîner de cons de Francis Weber en 1998… Toutes ces comédies cultes du cinéma français ont été un jour des pièces de théâtre. L’adaptation du Prénom, pièce à succès jouée en 2010 dans un théâtre parisien, semble s’inscrire dans cette lignée. Mais comment réussir le pari remporté par ses illustres prédécesseurs?

Principal défi du passage des planches à la pellicule: éviter l’écueil du «théâtre filmé». Car le théâtre est une chose, le cinéma en est une autre. Le premier, contraint et réglé, laisse le regard du spectateur s’accrocher où il le souhaite. Le second peut se permettre tous les écarts possibles mais fixe les plans, oriente l’attention, et avec la proximité de la caméra, provoque davantage l’émotion.

Dans le cas du Prénom, c’est pourtant le même duo que l’on retrouve à l’écriture de la pièce et aux commandes du film. Scénaristes pour le cinéma à l’origine, Alexandre De la Patellière et Matthieu Delaporte ont justement écrit la pièce «pour s’éloigner des contraintes du cinéma» le temps d’une parenthèse, explique Matthieu Delaporte à 20 Minutes. «On avait l’impression de ne pas retrouver au cinéma ce qu’on écrivait.»

Trois minutes, c’est une éternité au cinéma

Dans Le prénom, un dîner de famille tourne au vinaigre à cause d’un choix de prénom. Le tout entre le salon et la cuisine. S’il fait l’essence du théâtre, le jeu du huis clos peut devenir rébarbatif au cinéma. Comment alors réécrire le scénario?

«On a réécrit environ 20% du texte, explique Matthieu Delaporte. Tous les maillons sont restés, mais les temps ne sont pas les mêmes. Il y a des choses qu’on comprend plus vite au cinéma qu’au théâtre. Notamment parce qu’on peut travailler la réaction d’un personnage, simplement avec un plan serré.» L’image remplace alors plusieurs lignes de dialogue. Autre identité du théâtre: les monologues. Impossible de les faire avaler tels quels à un spectateur de cinéma. «On les a raccourcis, car six minutes ça passe au théâtre… mais trois minutes, c’est déjà une éternité au cinéma.»

Précisément «l’éternité» qu’il faut éviter. Tout l’enjeu est de créer du rythme et de la dynamique, dans un espace restreint. «Il faut tout le temps qu’il se passe quelque chose. Plans à l’épaule, travelling, on utilise tout. Il y a plus de 2.000 plans dans Le prénom!» confie le réalisateur. Autant de plans nécessaires pour ne pas lâcher le spectateur, et pallier le fait de ne pouvoir recourir aux habituels artifices, flash-back et autres. «Le huis clos demande en fait que l’histoire soit encore meilleure!» juge Matthieu Delaporte.

«C’est de la mise en boîte!»

Mais tout peut-il reposer sur une bonne intrigue? «Le problème en France, c’est qu’on imagine que tout se passe au niveau scénaristique… Pour moi, toutes ces adaptations de films comiques, c’est même pas du théâtre filmé, c’est de la mise en boîte!» lance Christian Viviani, historien spécialiste du cinéma américain, plus adepte des adaptations des pièces de Tennessee Williams que des productions françaises citées précédemment (Il n'a toutefois pas vu Le Prénom). Ou même de l’œuvre de Sacha Guitry, «qui filmait ses propres pièces, mais c’était quand même du cinéma».

«Ces adaptations, c’est une manière d’élargir le public après des gros succès, et c’est normal. Mais il faut un cinéaste derrière», tranche l’historien, impitoyable. La question se pose en effet. Qu’est ce qui déclenche une adaptation? En reprenant Le Prénom, déjà un beau succès populaire, avec une tête d’affiche comme Patrick Bruel, le producteur et le distributeur ne prenaient pas beaucoup de risques…

«Pour moi la différence entre la pièce et le film, c’est la même qu’entre un disque et un concert», rétorque Matthieu Delaporte. «Dans un concert, vous n’avez pas forcément les meilleurs musiciens, pas forcément la qualité d’écoute optimum… Sur un disque, le résultat est plus précis. Le film, c’est la représentation la plus exacte de ce que vous vouliez faire», explique t-il. Et pour parvenir à ce résultat, le film s’appuie sur «le laboratoire extraordinaire» qu’aura été le passage sur les planches. «On avait 750 conseillers à chaque représentation. Les blagues qui ne marchaient pas, on les a enlevées au fur et à mesure. Pouvoir tester ce qui marche auprès de son public, ça donne quelques certitudes dans un métier où il y en a aucune.»