«L'idolâtrie à l'égard de Clint Eastwood est un phénomène typiquement français»

CINEMA L'ancien critique Stéphane Bouquet analyse l'oeuvre du réalisateur américain et son succès, immérité selon lui, en France...

Stéphane Leblanc

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Clint Eastwood à Los Angeles, le 8 décembre 2011
Clint Eastwood à Los Angeles, le 8 décembre 2011 — Hector Amezcua/NBC/AP/SIPA

«Déjà un classique». A chaque fois que sort un film de Clint Eastwood, le slogan fuse sur les affiches. Stéphane Bouquet, ancien critique aux Cahiers du cinéma, a cherché à comprendre les raisons de cet unanimisme, phénomène typiquement français, dans un petit livre très court, très argumenté et très amusant, Clint fucking Eastwood (édition Capricci).

Pourquoi écrire un livre sur un réalisateur que vous n’aimez pas? 

Je n’ai jamais vraiment aimé les films d’Eastwood, c’est vrai, mais j’ai surtout cherché à comprendre pourquoi et comment il était devenu, au fil des années, une figure inattaquable. J’ai revu tous ses films depuis Impitoyable, il y a vingt ans. Et je me suis rendu compte qu’il s’est lui-même patiemment construit ce statut, non seulement par les sujets abordés, mais par les rôles qu’il s’est attribués, où il croit sincèrement représenter un espoir de réconciliation et une possibilité de vivre ensemble aux Etats-Unis.

Comment est-il parvenu à connaître un tel écho en France?
L'idolâtrie partagée tant par le public que la critique est un phénomène typiquement français, c’est vrai. Malgré son image de conservateur, Clint Eastwood s’est construit une figure mythique d’anti-héros, ou plutôt de héros résolument anti-macho et anti-raciste. Tous ses films accueillent des gens appartenant à des minorités défavorisées. Il va jusqu’à recueillir dans son propre corps de transplanté cardiaque le cœur d’une femme appartenant à la communauté latino. En ce sens, Eastwood apparaît comme une figure de réconciliation nationale, auxquels les Français sont sensibles.

Vous parlez aussi beaucoup de la «perte de la virilité» comme d’une obsession dans les films de Clint Eastwood...
C’est effectivement un thème récurrent, comme une obsession, d’Un monde parfait à J.Edgar. Cette fragilité aussi le rend plutôt sympathique…

Vous admettez que le personnage est sympathique, mais que reprochez-vous alors à ses films?
Ce ne sont pas leurs sujets, mais leur réalisation, très «pèpère». Ses films sont souvent trop longs, mal traités, ennuyeux, voire soporifiques. Prenez J.Edgar. Un type qui a créé et dirigé le FBI entre 1924 et 1972 méritait mieux que ce film submergé par tout ce qu’il veut raconter et qui ne dit finalement pas grand-chose, notamment du maccarthysme ou de la chasse aux communistes. En revanche, Clint Eastwood réussit plutôt bien à associer politique et homosexualité, ce qui n’est sans doute pas de son fait, mais plutôt de son scénariste, Dustin Lance Black, à qui l’on doit aussi le scénario de Milk [sur l’homme politique assassiné Harvey Milk, NDLR]. Personnellement, je préférais les films d’Eastwood quand il assumait son personnage d’anarchiste de droite et de salaud, avant les années 1990. Depuis, ses meilleures scènes, elles sont plutôt dans des films réalisés par d’autres que lui, comme Dans la ligne de mire, de Wolfgang Petersen. Il y a du savoir-faire, dans ses films, mais pour moi, Clint Eastwood est plus un illustrateur qu’un metteur en scène. En tout cas, ce n’est pas un grand réalisateur.

Dans Clint Eastwood, une légende, une biographie non autorisée parue au Nouveau monde éditions, Patrick McGilligan estime que l’image de Clint Eastwood a changé quand Gilles Jacob l’a invité à présider le jury du festival de Cannes, en 1994.
Je suis d’accord. Clint Eastwood a réalisé coup sur coup ses trois films les plus réussis: Impitoyable (1991), Un monde parfait (1993) et Sur la route de Madison (1995). Présider, à ce moment-là, le jury du plus grand festival du monde a certainement participé à cette consécration.