«"Intouchables" renoue avec la tradition française de la comédie»

CINEMA La comédie d'Eric Toledano et Olivier Nakache a atteint pour sa première semaine d'exploitation 2.205.432 spectateurs. Un nombre faramineux que Jérémie Imbert, auteur de «Les Comédies à la Française», décrypte pour 20Minutes...

Charlotte Pudlowski

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«Intouchables» avec Omar Sy (à gauche) et François Cluzet (à droite)
«Intouchables» avec Omar Sy (à gauche) et François Cluzet (à droite) — © Gaumont Distribution

Intouchables a réuni plus de deux millions de spectateurs en une semaine, et réalisé le deuxième meilleur démarrage français de l’année, après Rien à Déclarer. Ce succès était-il prévisible, selon vous?
Un tel raz-de-marée est rarement prévisible. Mais tout le monde attendait un succès parce que c’est typiquement un film qui renoue avec la grande comédie française traditionnelle, avec un binôme qui explose façon Bourvil et De Funès ou Depardieu et Pierre Richard. Là, nous avons Omar Sy et François Cluzet: l’Auguste face au clown blanc.

C’est le duo éternellement déglingué que l’on retrouve dans les comédies...
Oui ce sont les fameux «buddy movies» ou film de potes, avec le plus souvent un personnage très extraverti (Omar Sy en l’occurrence) et un autre pour mettre en avant les clowneries du premier (François Cluzet). La force du burlesque en général réside aussi dans le décalage de gestuelle.  Un personnage avec une gestuelle très forte face à un autre qui ne bouge pas (Pierre Richard face à un Depardieu typiquement). Dans Intouchables, c’est d’autant plus fort que l’absence de gestuelle est inscrite dans le personnage d’handicapé de Cluzet.

C’est cette histoire d’handicapés ou la dichotomie riche versus pauvre des deux personnages qui séduit le public selon vous?
La dichotomie riche versus pauvre est aussi un ressort classique du cinéma, mais en l’occurrence je pense que c’est plus sur le handicap que ça joue. Cela renforce l’opposition entre les personnages, et surtout cela repose sur une histoire vraie, ce qui a toujours tendance à toucher un peu plus les gens, à leur permettre de se projeter encore plus dans l’histoire.

Les deux acteurs viennent aussi de deux familles de cinéma différentes. Cela permet-il de fédérer deux types de spectateurs?
On a effectivement affaire à un grand acteur, qui va attirer les cinéphiles. Et à Omar qui vient de la télé et qui va attirer des gens qui ne vont peut-être jamais au cinéma d’habitude. Omar, c’est la nouvelle génération de comiques qui se sont fait connaître par le stand-up, la télé… Ailleurs que sur grand écran, à la Thomas Ngijol ou Jean Dujardin au début. Ces stars-là drainent souvent un public différent.

Ce succès d’Intouchables fait suite à celui de beaucoup d’autres comédies récemment, et le meilleur démarrage de l’année est Rien à Déclarer, autre comédie. Comment l’expliquez-vous?
Depuis quelques années, il y a un renouveau de la comédie à la française. C’est parfois un genre un peu méprisé de notre patrimoine, mais en ce moment, depuis 2005 environ, plusieurs réalisateurs apportent de la nouveauté. Nakache et Toledano, mais aussi Michel Hazanavicius, Emmanuel Mouret, dans des styles très différents. On retrouve la qualité de l’âge d’or des années 70, lorsque l’on avait Poiret, Yves Robert, Gérard Oury... Ce sont de vrais films cinématographiques avec une qualité des dialogues, des décors, de la mise en scène.

A quoi est dû ce renouveau selon vous?
Dans les années 80, jusqu’au milieu des années 90, la télévision a phagocyté le cinéma. Il y avait une tendance à l’époque, avec le financement des films par les chaînes de télé, à aller vers des films moins provocateurs, plus lisses. Dans les années 90, il y a eu une baisse d’inspiration, dans les thèmes et les réalisations, et les spectateurs, comme le monde du cinéma, en a peut-être assez aujourd’hui. On retrouve des comédies plus fortes. La comédie a toujours été le reflet de la société, et je crois que la société a un besoin de s’ouvrir, de se lâcher un peu. Un bon nombre de comédies le leur ont permis ces derniers temps, avec Les Emotifs anonymes, Les Femmes du 6e étage, Potiche, L’Arnacoeur, Le Nom des gens, ou Tout ce qui brille...

Sans compter que parallèlement à la renaissance des comédies françaises, fait pendant une baisse de régime aux Etats-Unis…
Ils font beaucoup de remakes et moins de création originale. Ils ont cette tendance à tourner un peu en rond récemment. Ils ont mis tous leurs créateurs sur les séries TV, et là ils sont incontestablement les meilleurs. En comédies, quelques grands comme Judd Apatow demeurent, mais Hollywood devient frileux et met ses billes sur des blockbusters. On est meilleurs et ils sont moins bons, cela creuse vraiment l’écart.

Jérémie Imbert est l'auteur avec Christophe Geudin de l'ouvrage Les Comédies à la française chez Fetjaine.