«Hors-la-loi»: retour sur les raisons de la polémique

CINEMA Deux historiens les décryptent pour 20minutes.fr...

Charlotte Pudlowski

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Studio Canal

Le film de Rachid Bouchareb, Hors-la-loi, s’ouvre sur «le massacre de Sétif», manifestations réprimées dans le sang le 8 mai 1945, jour de la fin de la seconde guerre mondiale. Ce sont ces premières minutes du film qui suscitent une polémique, et les critiques, notamment d’élus de droite et d’extrême-droite, qui estiment que c’est une vision déformée de l’Histoire. «Les jeunes qui verront ce film vont en ressortir avec la haine, convaincus que l’armée française est une armée d’assassins» estime Lionnel Luca, député UMP des Alpes-Maritimes. 20minutes.fr décrypte les différents points de la polémique.

Que s’est-il vraiment passé lors des émeutes de Sétif?
Le 8 mai 1945, des manifestations ont lieu, rassemblant des foules d’Européens et d’Algériens musulmans dans le cadre de la fin de la seconde guerre mondiale. «Ce sont des manifestations de joie pour célébrer la libération. Alger était devenu la deuxième capitale de la France libre après Londres, c’était donc un lieu important», souligne Mickael Gamrasni, historien spécialiste de la guerre d’Algérie. Les Algériens musulmans se sentent légitimes pour venir exprimer leur joie dans cette manifestation: ils ont participé à la guerre, à la libération. Et au milieu de ces manifestations, des drapeaux indépendantistes algériens apparaissent. «Des gendarmes veulent les faire disparaître et tout dérape» raconte l’historien, «ils avaient sans doute eu des consignes précises pour le faire: c’est encore du domaine de la recherche historique.» La répression est sanglante. Entre 15.000 et 50.000 morts, selon les historiens.

Ces émeutes sont-elles, comme semble le dire le film, à l’origine de la guerre d’Algérie?
C’est ce qui est problématique: vouloir chercher les origines et la «justification» de la guerre d’Algérie dans la répression de Sétif. «Si on considère que la France est responsable des massacres, on justifie les revendications nationalistes de 54. Moi j’ai la conviction que le trucage des élections en 48 est un élément beaucoup plus crucial», suggère Mickael Gamrasni. Gilles Manceron, historien spécialiste du colonialisme français, estime cependant que «l’importance de Sétif dans l’émergence d’une conscience nationale» est incontestable. «C'est un événement fondamental dans le déclenchement de la guerre».

Y a-t-il un consensus, parmi les historiens, sur les origines de la guerre?
Pas tout à fait. «C’est encore une histoire qui s’écrit» précise Mickael Gamrasni. «C’est pratique d’utiliser des points de repères parce qu’il n’y a pas de justification exacte du démarrage de la guerre en 54. Il ne faut pas occulter les massacres de Sétif, moment de tension entre la colonie et la métropole, mais c’est un événement parmi d’autres.»

Le film devrait-il refléter la réalité?
C’est le cœur du débat. Le même type de question s’est posé lorsqu’en janvier dernier, le cinéaste Claude Lanzmann, auteur du film «Shoah», s'en était pris à l'écrivain Yannick Haenel, l’accusant d'avoir falsifié l'histoire pour écrire son livre sur le résistant polonais «Jan Karski». «La différence entre Lanzman et les manifestants est que Lanzmann avait simplement donné et écrit son opinion; ici, les manifestants demandent le retrait du film», intervient Gilles Manceron.

Le cinéma comme la littérature s’occupent de fiction. «Je n'ai pas réalisé un film documentaire» précise Rachid Bouchareb. Pour Gilles Manceron, «les œuvres de fiction qui font des références précises à des faits historiques, imposent à l’artiste créateur une certaine prise en compte de l’Histoire et un certain respect de certains éléments essentiels. Néanmoins le réalisateur peut aussi avoir sa propre vision. L’histoire n’est pas un récit clos, elle est sans cesse remise en cause».

«La question de la véracité historique ne se pose pas forcément quand on s’attaque à des périodes anciennes, mais quand il s’agit d’une histoire plus récente, comme la guerre d’Algérie, les gens ont une mémoire encore vivace, analyse par ailleurs Mickael Gamrasni. Il y a une guerre entre la mémoire et l’Histoire. Les personnes qui portent cette mémoire considèrent parfois que les historiens ne racontent pas vraiment l’histoire qu’ils ont envie d’entendre. On essaie d’utiliser l’historien pour qu’il raconte l’histoire qu’on veut, et s’il ne va pas dans notre sens on veut le réconfort de la fiction. Les accusations de film «anti-français» montrent bien que l’on attend un film qui corresponde à une vision de l’histoire nationale.»