Henry Rousso: «Comparer les clandestins de Calais aux Juifs est une preuve d'ignorance»

INTERVIEW L'historien et directeur d'études au CNRS, spécialiste du régime de Vichy, revient sur la polémique qui entoure la sortie du film «Welcome» de Philippe Lioret...

Propos recueillis par Sandrine Cochard

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Le dernier film de Philippe Lioret, «Welcome», qui sort demain en salles, est au centre d’une polémique. Dans une interview accordée samedi au quotidien «La Voix du Nord», le réalisateur assimile la situation de ceux qui aident les clandestins de Calais à celle des Français qui ont aidé les Juifs en 1943 en France. Une déclaration qui a fait bondir le ministre de l’Immigration, Eric Besson, pour qui le réalisateur a «franchi la ligne jaune». La situation entre les clandestins de Calais et celle des Juifs en 1943 est-elle vraiment comparable? 20minutes.fr a posé la question à Henry Rousso, historien et directeur d’études au CNRS, spécialiste du régime de Vichy.

La situation des clandestins de Calais est-elle comparables à celle des Juifs en 1943?
Non, c’est une preuve d’ignorance que de l’affirmer. Le seul parallèle qui pourrait être fait concerne la situation des étrangers à la fin des années 1930, période où la xénophobie joue un rôle important en politique. Je comprends que le sort des clandestins puisse indigner mais il n’a aucun rapport avec celui des Juifs en France en 1943.

C’est-à-dire?
Les clandestins qui sont arrêtés sont des sans-papiers en situation irrégulière. Sous le régime de Vichy, les Juifs étaient persécutés qu’ils soient étrangers ou Français, et ils étaient en situation régulière. Autre différence fondamentale: les clandestins sont reconduits dans leur pays d’origine, ils ne sont pas parqués dans des camps d’internement, où 3.000 personnes sont mortes en France, ou envoyés dans des camps de la mort. Cela n’a rien à voir. Les Juifs en 1943 n’avaient que de faibles chances de survie. Le sort qui les attendait, c’était la mort programmée.

Que vous évoque la déclaration de Philippe Lioret?
Je pense qu’il y a une part de provocation. La référence à l’Occupation est devenue un mètre étalon de beaucoup de choses depuis 1945, c’est un réflexe intellectuel. Cette référence habituelle est dans l’air du temps car depuis les années quatre-vingt-dix, le débat sur le régime de Vichy a pris beaucoup d’ampleur. Le propos du film de Philippe Lioret a néanmoins le mérite d’attirer l’attention sur un point: un pays comme la France, qui a connu des poussées de xénophobie et a participé au génocide des Juifs, devrait être averti et vigilant sur ces pratiques discriminatoires envers des enfants et des adultes sans protection.