La cruauté sous le vernis Des apparences

Stéphane Leblanc

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C'est une fable philosophique d'une beauté à couper le souffle. Les Trois Singes relate l'inextricable décomposition d'une famille, dont les petits secrets vont se transformer en gros mensonges aux conséquences irréversibles. Comment rester unis, en refusant d'affronter la vérité ? Le père prétend ne pas avoir entendu son patron lui demander d'endosser un crime à sa place, le fils ne supporte pas l'idée d'avoir vu sa mère commettre un adultère, et la mère ne cesse de mentir. Mais les preuves se font jour et le vernis des apparences craque. Le cinéaste turc Nuri Bilge Ceylan n'aime rien mieux qu'« explorer l'âme » de ses personnages, afin de « comprendre ce qui se produit au plus profond de la nature humaine ». On sent d'autant mieux leur culpabilité qu'elle transpire à l'écran. On imagine bien le réalisateur d'Uzak et des Climats « sur le qui-vive, pendant le tournage, pour capter l'inattendu ». Et l'on se réjouit des quelques touches d'humour qui désamorcent l'effroi que suscite chaque révélation. Voir, in fine, ces trois-là prostrés dans le salon de leur appartement, à la toute fin du film, est une expérience troublante à nulle autre pareille. Nuri Bilge Ceylan n'a pas reçu le prix de la mise en scène à Cannes pour rien, mais pour inciter les cinéphiles curieux à découvrir ces fulgurances esthétiques. ■