«Don Quichotte», «L'Enfer», «Apocalypse Now»... Des tournages maudits entrés dans la légende

CINEMA Alors qu’un conflit oppose le réalisateur Terry Gilliam au producteur Paolo Branco, empêchant la sortie en salle de « L’homme qui tua Don Quichotte », retour sur d’autres célèbres projets contrariés…

F.R.
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Une scène du film «Sorcerer» («Le convoi de la peur») de William Friedkin.
Une scène du film «Sorcerer» («Le convoi de la peur») de William Friedkin. — Bac Films

L’homme qui tua Don Quichotte n’en finit pas d’écrire sa légende de film maudit. Ce long-métrage que Terry Gilliam a initié il y a plus de vingt ans est devenu célèbre pour tous les obstacles qui se sont dressés sur son chemin. Abandonné une première fois après une blessure de son acteur principal, Jean Rochefort – un rendez-vous manqué raconté dans le documentaire Lost in La Mancha sorti en 2002 – le réalisateur britannique avait réussi à relancer le projet en 2016 avec un nouveau casting. Le film a bien été tourné… Mais un conflit opposant Terry Gilliam au producteur Paolo Branco empêche sa sortie. La cour d’appel de Paris pourrait débloquer la situation ce mercredi… L’homme qui tua Don Quichotte rejoindra-t-il le cimetière des œuvres invisibles ? Ou exorcisera-t-il enfin toutes ses galères en sortant sur grand écran ? En attendant d’avoir la réponse, retour sur quatre films aux tournages contrariés et aux destins divers, parfois plus intéressants que leurs scénarios…

Henri-Georges Clouzot infernal sur L’Enfer

Juillet 1964, Henri-Georges Clouzot pose ses caméras à deux pas du viaduc de Garabit, dans le Cantal, prêt à tourner ce qui doit être l’un des films les plus ambitieux de l’époque : L’Enfer. Cette histoire d’un mari jaloux soupçonnant l’infidélité de son épouse et sombrant dans la spirale de la folie. Mais pour le coup, c’est surtout le tournage qui est devenu infernal : le réalisateur pousse son équipe à bout, à commencer par les acteurs principaux, Romy Schneider et Serge Reggiani – qui, dépressif, finira par se faire hospitaliser. Lorsque, trois semaines après le premier clap, Clouzot est victime d’une crise cardiaque, le tournage doit être interrompu. Il le sera indéfiniment.

Claude Chabrol reprend le scénario en 1993, avec Emmanuelle Béart et François Cluzet dans les rôles principaux. En 2009, le documentaire L’Enfer d’Henri-Georges Clouzot de Serge Bromberg et Ruxandra Medrea donnera à voir les images tournées une quarantaine d’années plus tôt. Des expérimentations visuelles sublimes qui ne peuvent que faire regretter que le film n’ait pas vu le jour.

Un « Convoi de la peur » qui porte bien son nom

En 1976, William Friedkin met en chantier sa relecture du Salaire de la peur d’Henri-Georges Clouzot. Le réalisateur de L’Exorciste ne sait pas encore qu’il va signer l’un des plus célèbres films maudits. Le tournage, effectué en partie dans la jungle, en République Dominicaine, est une série de déconvenues : le cinéaste attrape la malaria, des membres de l’équipe manquent d’y laisser leur peau, le budget du film double de volume, passant de 12 à 23 millions de dollars. Un calvaire qui colle parfaitement avec l’odyssée presque kamikaze que raconte le scénario.

Au moment de la sortie, pas de bol, Sorcerer se prend de plein fouet la concurrence d’un certain Star Wars et fait un flop. Projeté en France sous le titre Le Convoi de la peur dans une version remontée et reniée par Friedkin, le film deviendra invisible pendant près de quarante ans. En 2015, le film, restauré, a droit à une nouvelle sortie dans l’Hexagone et fait désormais partie des classiques.

Francis Ford Coppola a goûté à l’apocalypse

Mars 1976, la jungle toujours. Francis Ford Coppola débarque aux Philippines pour mettre en boîte son adaptation du livre de Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, qui sortira sous le titre Apocalypse Now. Ces deux intitulés conviennent parfaitement aux conditions de tournage dantesques : Harvey Keitel, qui n’apporte pas satisfaction au réalisateur, est remplacé par Martin Sheen, qui ne tardera pas à être hospitalisé pour un infarctus. Mais auparavant, c’est le typhon Olga qui a ravagé une partie des décors. Le dernier plan est bouclé en mai 1977, alors que le budget est passé de 13 à 30 millions et que Coppola a été contraint d’hypothéquer ses biens.

Apocalypse Now sera présenté au Festival de Cannes en 1979 – le cinéaste a fait des pieds et des mains pour être en compétition - et décrochera la Palme d’or, ex aequo avec Le Tambour de Volker Schlöndorff. Le film est considéré comme un chef-d’œuvre, ses conditions de tournages rajoutent à la légende : quatorze mois apocalyptiques que raconte Eleanor Coppola dans Apocalypse Now Journal paru en 2011 chez Sonatine Editions.

La démesure de Leos Carax

Il s’agit sans doute du tournage le plus démesuré du cinéma français. En 1988, Leos Carax, réalisateur parmi les plus prometteurs du paysage hexagonal veut donner vie aux Amants du Pont-Neuf. Une histoire d’amour entre SDF au cœur de Paris. Mais rien ne se passe comme prévu. L’acteur principal, Denis Lavant, se blesse, entraînant un report du tournage… qui ne peut se dérouler dans la capitale, la préfecture refusant de délivrer une autorisation après le mois d’août. Le Pont-Neuf est alors reconstitué à Lansargues (Hérault). Le budget flambe (130 millions de francs), les interruptions se multiplient, les intempéries s’en mêlent, cinq producteurs se succèdent et le ministre de la Culture Jack Lang doit même intervenir pour boucler les financements… Le tournage prend fin au bout de deux ans et demi (!) et entre ainsi dans la légende.

Le film, lui, ne dépassera pas les 868.000 entrées… ce qui est évidemment bien trop peu pour que l’affaire soit rentable. Leos Carax mettra huit ans avant de sortir un nouveau long-métrage, Pola X, en 1999.