«Black Panther»: «Le film est un tournant pour la représentation de la culture noire»

INTERVIEW John Jennings, professeur d’études culturelles, revient sur ce carton au box-office mondial et explique pourquoi ce premier super-héros noir « mainstream » de Marvel représente un moment important…

Propos recueillis par Philippe Berry

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Chadwick Boseman et Michael B. Jordan dans le film «Black Panther».
Chadwick Boseman et Michael B. Jordan dans le film «Black Panther». — MARVEL/DISNEY

All hail King T’Challa ! Avec plus de 200 millions de dollars de recettes aux Etats-Unis (et déjà 400 millions dans le monde), Black Panther a réalisé le cinquième meilleur démarrage de l’histoire en Amérique. Porté par Chadwick Boseman, Michael B. Jordan et Lupita Nyong’o, avec Ryan Coogler à la caméra et Kendrick Lamar à la bande-son, le premier film de Marvel mettant en scène un super-héros noir représente « un tournant à Hollywood ». John Jennings, professeur d’études culturelles à l’université UC Riverside, illustrateur de comics et coéditeur du recueil The Blacker the ink, explique pourquoi.

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Que représente Black Panther pour la culture afro-américaine ?

Pour les Américains blancs, le concept de représentation est acquis. Il y a des milliers d’oeuvres complexes dans la culture populaire racontant leurs histoires. Mais historiquement, les images liées aux Afro-Américains ont toujours été stéréotypées ou inexistantes car nous ne sommes pas issus d’immigrants mais d’esclaves. Cela renvoie au concept d'« annihilation symbolique » par le colonisateur. Certes, Black Panther n’est qu’un film, mais le royaume de Wakanda représente une utopie construite autour d’une idée de liberté, de fierté et de sécurité que nous ne connaissons pas encore en Amérique. Il permet également à un public noir de se voir représenté à l’écran comme des héros et des personnages multidimensionnels.

Quel impact le film peut-il avoir sur la jeunesse ?

C’est difficile de mesurer l’impact que le film aura sur les enfants noirs en Amérique. Mais voir un tel blockbuster laissera forcément une trace, c’est souvent le cas avec la pop culture et les jeunes esprits. Les super-héros sont symboliques, et King T’Challa est tout aussi important pour les jeunes noirs que les blancs. Dans notre pays, les blancs n’ont jamais rien eu à apprendre sur les noirs. C’est en train de changer.

Qu’est-ce que l’afrofuturisme ?

A son coeur, c’est une oeuvre culturelle de science-fiction, de « fantasy » ou d’horreur centrée autour de personnages noirs et de leur subjectivité. C’est le terme « mainstream » pour la culture spéculative noire. Il a été inventé en 1993 par l’auteur américain Mark Dery pour décrire l’éclosion d’une culture technologique noire enfantée par le « World Wide Web », qui a connecté tous les nerds et les geeks afro-américains. C’est le cousin du mouvement « Black Lives Matter » et du combat contre l’incarcération de masse. Car on vit à une époque où le concept d’un futur noir est encore une idée radicale.

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Le personnage a cependant été créé par deux blancs, Stan Lee et Jack Kirby…

Il a été créé par deux juifs blancs, certes, mais avec la volonté de proposer un super-héros qui puisse être admiré par les noirs. Stan Lee et Jack Kirby étaient parfaitement conscients du climat politique. Il y avait une solidarité entre les juifs et les noirs à cette époque [dans les années 1960]. Mais pour le film, Marvel et Disney ont eu l’intelligence de recruter des créateurs noirs, qui ont pu amener leur propre voix. C’est crucial pour la représentation.

Il y a eu des séries comme Power, Empire et Luke Cage, et maintenant, Black Panther. Est-ce une nouvelle ère pour Hollywood ?

Avec un film comme Black Panther, les médias sont en train de se réveiller et de se rendre compte qu’il existe un public pour ce genre de film. Et des géants comme Disney ou Warner Bros ont compris qu’ils passaient à côté d’énormes recettes en ignorant le public noir. C’est un tournant à Hollywood pour la représentation de la culture noire, de nombreux projets ont reçu le feu vert. Tant qu’ils rapportent de l’argent, il y en aura d’autres. Hollywood est d’abord un business, et « l’empowerment » de la jeunesse noire est un effet secondaire complètement accidentel.

Et l’étape d’après ?

Pour l’avenir, nous ne pouvons pas compter sur des conglomérats comme Disney pour défendre nos intérêts. A l’heure actuelle, il y a un vaste collectif de créateurs indépendants noirs qui évolue en dehors du « mainstream ». On est là depuis plus de vingt ans. Si Black Panther ouvre des portes, c’est très bien mais ce n’est pas notre principale préoccupation. Nous avons des milliers d’histoires à raconter, et nous construisons notre propre maison, avec notre propre toit. Un blockbuster peut toucher un vaste public mais il peut aussi vous noyer si vous êtes pris dans sa vague.