Anna Karina: «Des Harvey Weinstein, il en existait déjà dans les années 1960»

CULTE En 1973, l’ancienne égérie de Godard Anna Karina sortait « Vivre ensemble », premier film sur une relation conjugale orageuse qui pourrait fort bien se dérouler aujourd’hui…

Stéphane Leblanc

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Vivre ensemble d'Anna Karina: l'histoire d'un couple de 1973 aux résonances très actuelles
Vivre ensemble d'Anna Karina: l'histoire d'un couple de 1973 aux résonances très actuelles — MALAVIDA

Elle est l'icone de la Nouvelle vague. Jean-Luc Godard en a fait sa muse en lui inventant quelques répliques cultes : « Tu es infâme - Non, je suis une femme » dans Une femme est une femme. Ou le fameux «  J’sais pas quoi faire, qu’est-ce que je peux faire ? » de Pierrot Le Fou. Après la séparation d’avec Godard, la question s’est posée.

Anna Karina a tourné pour Visconti ou pour Cukor, chanté pour Gainsbourg, « quelqu’un de très élégant, sérieux dans le travail mais avec beaucoup d’humour dans la vie : On mangeait du fromage, on buvait du vin rouge, on plaisantait en verlan, personne ne comprenait rien… » Elle a connu mai 1968, « mais les gens de mon âge ne s’en rappellent plus », sourit-elle…

Anna Karina derrière la caméra en 1973 pour son film Vivre Ensemble
Anna Karina derrière la caméra en 1973 pour son film Vivre Ensemble - SND

Elle est partie à New York, « s’est fait plein de copains » dans les milieux underground, en est revenue avec l’envie « assez folle à l’époque » de réaliser un film inspiré de ses « flâneries » parisiennes et new-yorkaises…

Coup de foudre à la terrasse d’un café

« Je voulais faire un portrait de cette époque, comment on tombe amoureux rien qu’en se croisant à la terrasse d’un café, une histoire d’amour entre deux jeunes gens dont les caractères s’inversent au milieu du film. » Un professeur d’histoire, assez sérieux au départ (le journaliste de radio Michel Lancelot), lâche son travail au contact d’une jeune femme plus fantaisiste que lui. Elle vit au jour le jour, tombe enceinte, devient plus responsable au fur et à mesure que lui perd pied. « Ce genre de revirement, note Anna Karina, cela arrive dans la vie. »

Très vite, le charme vire aux drames… dont les résonances peuvent paraître très actuelles. Si ce n’est que la violence conjugale à l’époque était peut-être moins dirigée vers l’autre que faite de coups portés à soi-même. « On était nombreux à mourir d’overdose », souligne Anna Karina. Le tabac, l’alcool et la drogue occupent une place de choix dans le film.

« Une actrice réalisatrice, pensez donc »

Vivre ensemble, la comédienne a commencé à l’écrire sous pseudonyme, avant de le sortir sous son nom en 1973, après sa sélection à la Semaine de la critique, à Cannes. « Il y avait déjà quelques femmes comme Agnès Varda qui faisaient des films, bien sûr, mais une actrice, pensez donc… »

Nicole Garcia, Julie Delpy, Maïwenn ou Valeria Bruni Tedeschi étaient encore loin d’avoir fait leurs premiers pas derrière la caméra. « Moi, je trouve ça très bien, mais dans le contexte assez macho des années 1960-1970, c’était rarissime. J’étais une des premières… Certains m’ont encouragé, mais ils attendaient de voir le résultat ! »

Si Anna Karina a réussi à imposer dans son équipe une scripte qui était un garçon, « un script boy », son scénario, elle l’a écrit « au départ sous un faux nom qui sonne anglo saxon : Wally », se souvient-elle. Mais elle a vite laissé tomber le pseudo. « Cela ne faisait pas sérieux et ce n’était pas la peine pour un film que j’ai produit avec mes petits sous. »

Outre sa fantaisie, l’intérêt de ce film pour lequel Anna Karina ne doit rien à personne, c’est de le revoir à l’aune de la vague actuelle des #MeToo et autres #BalanceTonPorc. « Des Harvey Weinstein, il en existait déjà à mon époque, lâche Anna Karina. Je ne vous dirai pas les noms, mais il m’est arrivée d’être reçue, quand j’étais toute jeune, par un attaché de presse nu sous son peignoir. A ses côtés, il y avait une célèbre actrice que j’ai reconnue, à moitié à poil… Je suis partie en courant au point de manquer de tomber dans les escaliers. C’est bien qu’on en parle aujourd’hui, mais ce n’est pas nouveau… »

Une âme soeur pour Godard

Même chose pour des mots ou des gestes qu’on jugerait aujourd’hui au mieux maladroits, au pire déplacés. A l’évocation d’une annonce que Jean-Luc Godard a passé en 1960 dans le Film Français afin de trouver « une comédienne et une âme soeur » pour Le Petit soldat, la comédienne bondit : « En tant que Danoise, je ne savais pas ce que ça voulait dire, "âme soeur". Mais quand j’ai compris que c’était assez olé-olé, ça m’a choquée. Je ne voulais plus faire le film. » Godard est venu jusqu’à son domicile lui présenter ses excuses, avec un bouquet de 50 roses. Anna Karina a tourné le film et quelques autres après lui.