Violences sexuelles: Woody Allen, le nouveau paria de Hollywood?

CINEMA Alors que Dylan Farrow, sa fille adoptive, a réaffirmé qu’il l’a agressée sexuellement, et que des acteurs et actrices qui ont tourné pour lui prennent explicitement leurs distances, Woody Allen se retrouve en pleine tempête…

Fabien Randanne

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Woody Allen à une projection de son film «Wonder Wheel» au MoMA, à New York, le 14 novembre 2017.
Woody Allen à une projection de son film «Wonder Wheel» au MoMA, à New York, le 14 novembre 2017. — Evan Agostini/AP/SIPA
  • Dylan Farrow, la fille adoptive de Woody Allen, accuse le réalisateur de l’avoir agressée sexuellement quand elle avait 7 ans.
  • Des actrices qui ont tourné pour Woody Allen ont récemment exprimé publiquement leurs regrets. Des comédiens à l’affiche de son dernier film, « A Rainy Day in New York », ont fait savoir qu’ils reversaient leur salaire à des associations venant en aide aux victimes de violences sexuelles.
  • Rares sont les soutiens de Woody Allen qui s’expriment ouvertement. 

Jusque-là, Woody Allen avait été relativement épargné par les répercussions de l’affaire Weinstein, le mouvement #MeToo et la libération de la parole des victimes de violences sexuelles. Mais le vent est en train de tourner pour lui.

Mercredi, sa fille adoptive, Dylan Farrow, a renouvelé ses accusations dans une interview accordée à CBS This Morning. L’Américaine de 32 ans réaffirme que le réalisateur l’a agressée sexuellement dans le grenier de la maison familiale alors qu’elle avait 7 ans. « Je dis la vérité, et il faut que les gens comprennent que la parole d’une seule victime compte », a insisté Dylan Farrow qui s’était déjà exprimée à ce sujet dans une lettre ouverte publiée en 2014 dans les colonnes du New York Times.

Fini la complaisance

« Pendant tellement longtemps, la reconnaissance dont jouit Woody Allen m’a réduite au silence », écrivait-elle après avoir décrit l’agression dont elle affirme avoir été victime. Dans la missive, elle prenait à partie des acteurs et actrices qui ont tourné avec Woody Allen. « Et si cela avait été votre enfant, Cate Blanchett ? Louis CK ? Alec Baldwin ? Et si vous aviez été à ma place, Emma Stone ? Ou Scarlett Johansson ? Vous m’avez connue quand j’étais gamine, Diane Keaton. M’avez-vous oubliée ? » A l’époque, la majorité de ces stars avaient botté en touche mais d’autres s’étaient mises du côté du réalisateur. « Je ne connais pas [Dylan Farrow]. (…) Je n’ai rien d’autre à dire à part : je crois mon ami », avait réagi Diane Keaton.

Quatre ans plus tard, les discours ne sont plus vraiment les mêmes. Depuis que Ronan Farrow – par ailleurs fils de Woody Allen – a révélé dans le New Yorker les témoignages d’actrices victimes des agissements d’Harvey Weinstein, l’indulgence et la complaisance ne sont plus de mise à Hollywood.

« Je ne travaillerai plus pour lui »

Jessica Chastain a rappelé qu’elle n’avait jamais accepté de tourner pour Woody Allen. Greta Gerwig a fait savoir dans le New York Times qu’elle regrettait d’avoir tourné sous la direction du réalisateur pour To Rome With Love. « Si j’avais su ce que je sais maintenant, je n’aurais pas joué dedans. Je n’ai plus travaillé pour lui depuis et je ne travaillerai plus pour lui », a-t-elle insisté. Ellen Page, qui était également à l’affiche de To Rome With Love avait balancé un peu plus tôt que cette expérience était « le plus grand regret de [sa] carrière ». « J’ai honte de moi. Je n’avais pas encore la voix que j’ai aujourd’hui, et je ressentais une certaine pression parce qu’évidemment, "on ne dit pas non à Woody Allen". Mais c’est moi qui décide des films que je fais, et j’ai fait le mauvais choix. C’était une grossière erreur. »

Cette semaine, c’est au tour d’une partie du casting de A Rainy Day in New York, dont la sortie est prévue cette année, de prendre position contre Woody Allen qui a réalisé le film. Rebecca Hall et Timothée Chalamet ont annoncé leur intention de reverser à des associations dont Time’s Up – un fonds venant en aide aux victimes de violences sexuelles – l’intégralité ou une partie du salaire perçu pour ce long-métrage.

Il n’en fallait pas davantage pour que le site IndieWire titre : « La carrière de Woody Allen est terminée. » « Il est difficile d’imaginer comment quelqu’un pourrait vouloir financer, jouer, ou ne serait-ce qu’acheter un ticket pour un quelconque projet à venir » du réalisateur, écrit David Ehrlich, un critique du site américain. Sa consœur Jude Dry note qu’« apparaître dans un film de Woody Allen n’a pas encore nui à la carrière d’un acteur, mais que, pour la première fois, cette peur existe désormais. Il est parlant que les seuls acteurs qui expriment des regrets à avoir travaillé avec Allen ont tous moins de 40 ans, et que cet élan a mis du temps à se concrétiser. »

« La peur de se griller dans la profession »

« Les acteurs les plus jeunes sont les plus prompts à se mobiliser, car ils sont plus réactifs au mouvement médiatique, suggère Thomas Fouet, journaliste aux Fiches du cinéma. Il faut voir l’ampleur que cela va prendre, mais je suis persuadé que, parmi les personnalités qui prennent position, si certaines sont de bonne foi parce que cette cause les touche, d’autres le font par crainte de se griller dans la profession, surtout dans une période post-Golden Globes et pré-Oscars. »

Amazon, qui a produit les derniers longs-métrages de Woody Allen, pourrait être amenée à prendre ses distances. « Lors des révélations sur Kevin Spacey, Netflix a préféré mettre un terme immédiatement à sa collaboration avec l’acteur pour House of Cards afin d’éviter d’entacher l’image de son canal, reprend Thomas Fouet. C’est une question de réputation. »

Dans la tempête, le réalisateur compte ses soutiens sur les doigts d’une main. « Il a fait l’objet de deux enquêtes, dans l’Etat de New York et du Connecticut, et il n’a pas été inculpé. Le dénigrement de son travail et de sa personnalité a un objectif, sans aucun doute. Mais je trouve ça triste et injuste. J’ai travaillé avec lui à trois reprises et ce fut l’un des grands privilèges de ma carrière », a notamment déclaré Alec Baldwin mardi. « Est-il possible de soutenir les victimes de pédophilie et d’abus sexuels tout en pensant que Woody Allen est innocent ? Je pense que oui », a ajouté l’acteur, qui n’a visiblement rien contre l’idée de tourner à nouveau avec l’auteur de Manhattan.

Ce jeudi, Woody Allen a réagi dans un communiqué aux accusations de Dylan Farrow : « [Deux enquêtes d’agences spécialisées dans la protection de l’enfance à New York et dans le Conecticut ont] conclu, de façon indépendante, qu’il n’y avait jamais eu d’abus. Elles ont considéré au contraire qu’il était probable qu’une enfant vulnérable avait été entraînée à raconter cette histoire par une mère en colère durant une acrimonieuse séparation. »

Wonder Wheel​, le nouveau film de Woody Allen, n’a engrangé que 1,4 million de dollars depuis sa sortie en Amérique du Nord, début décembre. Il sera à l’affiche en France le 31 janvier.