Rétrospective à la Cinémathèque: L’œuvre de Roman Polanski​ a-t-elle droit aux honneurs?

POLÉMIQUE Alors que l’œuvre du cinéaste est mise à l’honneur depuis lundi soir à la Cinémathèque française, la colère ne désenfle pas du côté de plusieurs associations féministes…

Clio Weickert
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Le réalisateur Roman Polanski au festival du film de Zurich le 2 octobre 2017
Le réalisateur Roman Polanski au festival du film de Zurich le 2 octobre 2017 — Ennio Leanza/AP/SIPA
  • La Cinémathèque a choisi de rendre hommage à l’œuvre de Roman Polanski, poursuivi pour viol aux Etats-Unis.
  • Cette décision a provoqué la colère de plusieurs organisations féministes, qui accusent la Cinémathèque de « participer à la culture de l’impunité des violences masculines ».

Alors que le scandale Harvey Weinstein secoue le cinéma américain, c’est une autre personnalité du monde du 7e art qui refait actuellement parler d’elle. Poursuivi aux Etats-Unis pour le viol de l’adolescente Samantha Geimer en 1977, et accusé d’agression sexuelle par d’autres femmes, Roman Polanski, réalisateur de Rosemary’s Baby et du Pianiste, est célébré depuis lundi et jusqu’au 3 décembre à la Cinémathèque française.

Un événement qui a provoqué la colère de nombreuses associations féministes, dont Osez le féminisme, qui a accusé la Cinémathèque de « participer à la culture de l’impunité des violences masculines ». Une manifestation a d’ailleurs été organisée en parallèle de l’inauguration de la rétrospective lundi soir. De son côté, l’institution présidée par Costa-Gavras a précisé dans un communiqué ne vouloir « se substituer à aucune justice », et a réaffirmé sa « mission fondamentale : montrer inlassablement l’œuvre des grands cinéastes ». Mais peut-on vraiment séparer l’œuvre de son auteur ? La filmographie doit-elle être mise à l’écart du passé et des actes du réalisateur ?

Une question de morale ?

Pour Michel Ciment, directeur de la revue Positif et chroniqueur sur France Culture et France Inter, l’hommage de la Cinémathèque à Roman Polanski est « absolument légitime ». « C’est un immense cinéaste et son œuvre n’est pas susceptible d’être condamnée moralement, estime-t-il. Comment le fait de montrer Le couteau dans l’eau ou Chinatown cautionnerait-il le viol d’une jeune femme ? Je ne vois pas le rapport, c’est invraisemblable comme raisonnement ». En d’autres termes, l’œuvre de l’artiste ne refléterait en rien les agissements de son auteur et ne comporterait rien de reprochable.

Mais s’agit-il d'une question de moralité ? « Les féministes qui demandent le retrait de la rétrospective ne se placent pas du tout sur le plan de la morale, mais sur le plan de l’éthique, du droit et de la politique aussi, explique Delphine Chedaleux, historienne du cinéma et chercheuse à l’université de Lausanne. Personne ne demande à la Cinémathèque de se substituer à la justice. Simplement, on peut attendre d’une telle institution, qu’elle ne cautionne pas des comportements d’agresseurs sexuels qui justement se soustraient à la justice. »

Acharnement ou impunité artistique ?

Depuis 1978 et son départ des Etats-Unis, Roman Polanski, visé par un mandat d’arrêt et risquant toujours l’emprisonnement, n’a jamais remis les pieds sur le sol américain. En exil, isolé durant un temps en Suisse, le réalisateur a fait une croix sur Hollywood, mais pas sur sa carrière cinématographique. « Depuis, il a été président du festival de Cannes sans aucun problème, il a reçu une Palme d’Or, un Oscar… et tout ça était déjà connu. Plus on s’éloigne des faits, plus on est sévère et impitoyable », estime Michel Ciment. « Il ne s’agit pas de pardonner à Polanski quoique ce soit ou de minimiser son acte, poursuit-il, mais je trouve cet acharnement un peu malsain. »

Loin de l’acharnement, Delphine Chedaleux voit plutôt dans cette situation l’exemple même de ce qu’elle nomme « l’impunité artistique ». « C’est assez typique de la complaisance qu’on a à l’égard des hommes agresseurs dès lors qu’ils sont artistes, mais pourquoi seraient-ils différents des autres et pourraient-ils se substituer à la justice ? » s’étonne-t-elle. Lors de la dernière cérémonie des Molières, l’humoriste Blanche Gardin  avait elle-même fait le même constat : « C’est bizarre d’ailleurs que cette indulgence ne s’applique qu’aux artistes… Parce qu’on ne dit pas, par exemple, d’un boulanger, "oui d’accord c’est vrai il viole un peu des gosses dans le fournil, mais bon il fait une baguette extraordinaire" ».

Une prise de conscience ?

Séparation de l’œuvre de son auteur ou non, le débat fait rage. Une réflexion loin d’être anodine, selon l’historienne. « Pour moi, ce qui est en train de se passer avec la controverse autour de Polanski à la Cinémathèque, c’est aussi une lutte symbolique et politique autour de l’approche du cinéma qu’on a en France, de la cinéphilie représentée par cette institution, complètement aveugle aux questions de genre et au féminisme. J’espère que c’est le début d’une prise de conscience. » « Il y a des choses qui ne sont plus possibles, ajoute-t-elle, qui ne sont plus acceptables. Et il n’y a pas que Polanski dans la vie, la Cinémathèque a le choix, il y a d’autres cinéastes, dont des femmes par exemple qui pourraient être programmées. »

Lundi, alors que la tension était vive autour de Polanski, Laure Salmona, militante féministe à l’origine de la pétition contre sa rétrospective, a rappelé que le prochain cinéaste mis à l’honneur par la Cinémathèque ne serait autre que Jean-Claude Brisseau, le réalisateur de Noce Blanche, condamné en 2005 pour harcèlement sexuel sur deux actrices, et en 2006 pour agression sexuelle sur une troisième actrice. On risque donc d’entendre à nouveau parler de la Cinémathèque française.