William Friedkin: «Les spectateurs de "L'Exorciste" criaient, vomissaient, s'évanouissaient»

HALLOWEEN Et si vous re-regardiez «L'Exorciste» pour Halloween...

Propos recueillis par Vincent Julé

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William Friedkin lors de la ressortie de son film L'Exorciste» en 2001
William Friedkin lors de la ressortie de son film L'Exorciste» en 2001 — PROUSER ROSE/SIPA

Il est le réalisateur du film d’horreur le plus connu et le plus effrayant de l’histoire du cinéma, et accessoirement de quelques classiques comme French Connection, Police Fédérale : Los Angeles, Le Convoi de la peur ou encore le récent Killer Joe. Près de 45 ans après L’Exorciste, le film, William Friedkin a décidé de se frotter à un exorcisme, un vrai, dans The Devil & Father Amorth, présenté au dernier festival de Venise. Le cinéaste, lui, était l’invité d’honneur du 10ème Festival européen du film fantastique de Strasbourg en septembre, et 20 Minutes en a profité pour en faire sa guest star d’Halloween 2017 avec une interview 100 % exorcisme et Exorciste. Bouh !

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Pourquoi revenir aux exorcismes plus de 40 ans après votre film culte ?

C’est la providence. Je n’avais aucune intention de faire un autre film sur le sujet, surtout un documentaire. J’étais en Italie, à Lucques, la ville natale du compositeur Giacomo Puccini, afin de recevoir un prix pour mes opéras. J’étais là-bas pour huit jours, j’avais du temps, et Rome n’est qu’à une heure de vol. J’ai alors demandé à un ami théologien s’il pensait que Père Amorth serait enclin à me rencontrer. Une bouteille à la mer.

Père Amorth était un exorciste du Diocèse de Rome ; il avait écrit dans l’un de ses livres qu’il adorait L’Exorciste, que le film permettait de mieux comprendre son travail, même si les effets spéciaux étaient un peu « too much ». Je l’ai rencontré dans la pièce même où il réalise ses exorcismes. Il avait alors 91 ans [il est décédé en septembre 2016], mais était toujours vif, intelligent et bavard. Il m’a parlé sans tabou.

A 85 ans, le père Gabriele Amorth est l'exorciste en chef du Vatican.
A 85 ans, le père Gabriele Amorth est l'exorciste en chef du Vatican. - G. NAPOLITANO / AFP

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Et vous avez eu l’idée de faire un documentaire sur lui, « l’exorciste du Vatican » ?

Pas tout de suite. Vanity Fair organise chaque année une soirée post-Oscars, et le directeur de publication m’a demandé sur quoi je travaillais. Je lui ai parlé du Père Amorth, et il m’a demandé de retourner là-bas et de l’interviewer pour le magazine. C’est devenu  l’un des articles les plus longs jamais publiés dans Vanity Fair. J’ai ensuite demandé au Père s’il était d’accord pour que je filme un de ses exorcismes. Il en a fait part aux hautes autorités, qui ont accepté à condition que je vienne sans équipe, sans lumière. J’étais tout seul, avec ma caméra Sony. Et ce que j’ai vu était très perturbant, je ne savais pas forcément quoi en faire. Le film ne dure d’ailleurs qu’une petite heure.

Avez-vous découvert des choses, été surpris, par rapport à L’Exorciste ?

William Peter Blatty, l’auteur du roman et du scénario, s’est inspiré d’une affaire des années 1940, le cas Roland Doe, mais n’avait pas eu de confirmation sur la réalité des événements. C’est pourquoi il a écrit une fiction. J’ai eu accès à des documents classés, j’ai rencontré les familles, des prêtres, mais tout ou presque dans L’Exorciste relève de la fiction. Je n’avais jamais vu d' exorcisme avant aujourd’hui, je ne savais pas à quel point mon film était dans le vrai.

Il n’y a que deux cas d’exorcismes reconnus aux Etats-Unis, alors que 500.000 personnes par an voient un exorciste en Italie, ce qui n’implique pas forcément un exorcisme à chaque fois, mais Père Amorth en a effectué plusieurs dizaines de milliers tout au long de sa carrière. Là, je n’ai rien mis en scène, j’ai juste capté ce que je voyais. Puis j’ai rencontré les meilleurs psychiatres, neurochirurgiens, spécialistes du cerveau… et ils ne pouvaient que constater qu’il n’y avait pas de problème cérébral, qu’il n’y avait pas d’explication tout court.

La possession est même aujourd’hui acceptée par la psychiatrie.

Le terme exact est « Dissociative Identity Disorder - Demonic Possession », c’est écrit dans les manuels. Le psychiatre peut traiter les symptômes par des soins médicaux, et par l’intervention d’un exorciste si besoin. Après, que le professionnel y croit ou pas, c’est une autre histoire. S’il est catholique, il y croira peut-être. Les chirurgiens ont aussi réussi à localiser de quelle partie du cerveau vient ce désordre, cette violence, sans pour autant recommander une opération.

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Votre documentaire est-il effrayant ? Plus que L’Exorciste ?

Des gens ont eu peur, mais il n’y a pas non plus de « jump scares », je dirai qu’il est surtout perturbant. Il l’a été pour moi. J’étais au plus près de la scène, avec le Père Amorth, ses assistants, d’autres prêtres et les parents de la « possédée », Cristina. Ils pensaient tous qu’il s’agissait d’une possession. Je me suis posé la question. Tout ce que je peux dire, c’est qu’elle ne simulait pas, ne jouait pas la comédie. Ou alors, elle est la meilleure actrice de tous les temps. Il fallait jusqu’à cinq personnes pour la maintenir. Je dis ça, alors que je ne suis pas catholique, je suis même plutôt ouvert d’esprit. Comme le dit Hamlet à Horatio dans la pièce de Shakespeare : « Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre, Horatio, que n’en rêve votre philosophie ».

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Est-ce vrai que William Peter Blatty vous a proposé de réaliser le premier Exorciste sans avoir vu un seul de vos films ? Il existe plusieurs versions de cette histoire.

C’est une histoire amusante, et méconnue. Encore la providence. J’étais jeune, j’avais fait du documentaire et de la télévision, et on m’a proposé une comédie musicale avec Sony et Cher, Good Times, un film horrible, mais qui m’a permis d’entrer à Hollywood. J’ai alors reçu plein d’offres, dont l’une de Blake Edwards pour réaliser le film Peter Gunn, d’après sa série éponyme. J’ai lu le script, et l’ai détesté. J’ai été honnête avec Blake Edwards, qui m’en a beaucoup voulu. A mon départ, un homme m’interpelle sur le parking : il s’appelle William Peter Blatty et il a écrit le fameux script. Je veux m’excuser mais il me dit que j’ai raison, que le scénario n’est pas bon, mais que Blake Edwards veut le tourner vite. Il avait aimé ma franchise.

Quelques années plus tard, en pleine tournée promo pour French Connection, je reçois un paquet, un roman, de ce même Mr. Blatty : L’Exorciste. Je l’ai lu d’une traite, et j’avais déjà le film en tête. Il me dit alors que Warner pense l’adapter au cinéma, et il veut que je le réalise. Sauf que le studio voulait Stanley Kubrick, Arthur Penn ou Mike Nichols. Après avoir vu French Connection, ils ont accepté. William, lui, a toujours su. Je lui dédicace d’ailleurs mon documentaire The Devil & Father Amorth.

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Mais vous n’aviez pas exactement la même vision du film, non ?

Avant la sortie en 1973, j’ai coupé 12 minutes de film, des scènes ecclésiastiques, avec les prêtres, ainsi que d’autres avec des docteurs. William a toujours regretté ces 12 petites minutes. Même si le film a connu un succès monstre, même s’il a rapporté l’Oscar du meilleur scénario, il m’en parlait régulièrement. En l’an 2000, nous nous sommes revus, et je me suis rendu compte que sans lui, je n’aurais jamais fait ce film. J’ai donc réintégré ces séquences, ainsi que la maintenant célèbre « spider-walk scene », dans une version intégrale qui est ressortie au cinéma.

Avez-vous vu les suites de L’Exorciste, ou la récente et très réussie série télé ?

Pas une minute. Enfin si, j’ai vu cinq minutes de L’Exorciste 2, cinq minutes de trop. William Peter Blatty m’avait demandé de réaliser L’Exorciste 3, mais je ne voyais pas l’intérêt de refaire un film d’exorcisme. Donc il l’a réalisé, et il a même dit qu’il était encore plus effrayant que le premier. Il l’est peut-être, je ne peux pas juger.

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Vous avez fait un autre film d’horreur, en 1990, dont vous ne parlez jamais : La Nurse.

Je ne considère pasL’Exorciste comme un film d’horreur, mais comme la plupart des gens oui, j’ai fini par l’accepter. (rires) La Nurse n’est pas un bon film, je ne l’aime pas. Je l’ai tourné pour un ami producteur, je n’avais pas d’autre projet en vue à l’époque, donc j’ai dit oui, et j’ai échoué. C’est tout ce que je peux vous dire.

Avez-vous vu Ça, le plus grand succès de l’histoire pour un film d’horreur ?

C’est faux, si vous prenez compte de l’inflation, il est encore loin de L’Exorciste. Mais il va faire beaucoup d’argent, plus d’un demi-milliard de dollars. Le film est très bien, même s’il veut parfois trop en faire. Toutes les dix minutes, quelqu’un doit se faire kidnapper, violenter. Je ne pense qu’il aura le même impact que L’Exorciste. Dans la salle, les gens criaient, s’enfuyaient, s’évanouissaient ou vomissaient.