«Ce qui lie le Festival de Cannes et Visions sociales, c'est le cinéma de qualité», estime Stéphane Brizé

INTERVIEW Le réalisateur de La Loi du marché a parrainé Visions sociales, un festival organisé en marge du Festival de Cannes…

Anne Demoulin

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Le réalisateur Stéphane Brizé, parrain du festival Visions Sociales.
Le réalisateur Stéphane Brizé, parrain du festival Visions Sociales. — LAURENT BENHAMOU/SIPA

Stéphane Brizé, le réalisateur de La Loi du marché, qui a valu à Vincent Lindon le prix d’interprétation au Festival de Cannes en 2015, était à quelques kilomètres de Cannes pour parrainer la 15e édition de Vision sociales, organisé par les Activités Sociales de l’énergie, qui a fermé ses portes ce vendredi au Château des mineurs à Mandelieu-La Napoule. Un festival qui a présenté un cinéma militant et engagé. Le cinéaste a répondu aux questions de « 20 Minutes ».

Pourquoi avoir accepté d’être le parrain du festival Visions Sociales ?

J’apprécie l’idée d’aider dans la modeste mesure de mes moyens un événement créé par un CE d’entreprise qui ambitionne son rôle au-delà de la simple distribution de tickets de piscine ou de concerts pour la tournée The Voice. La CCAS, par la nature même de son projet très ambitieux, est à l’endroit de la mission première des CE qui était, entre autres, d’amener la culture aux salariés dans un but d’émancipation de la pensée. Force est de constater que la mission s’est largement égarée avec le temps dans beaucoup d’entreprises.

Votre premier long-métrage « Le Bleu des villes » a reçu le Soleil d’Or de la CCAS…

Je venais à Cannes en 1999 avec mon premier film. J’ai ressenti les retours des spectateurs de la Quinzaine des réalisateurs - sélection où mon film était projeté - en même temps que ce prix remis par la CCAS comme une tape amicale dans le dos qui m’invitait à croire en mon désir de cinéma. Ils étaient mes premiers spectateurs.

Qu’est-ce qui vous plaît dans ce festival ?

Tout d’abord il me semble que la formule de Visions Sociales telle qu’elle existe aujourd’hui, sans prix décerné, est extrêmement pertinente. Le Festival de Cannes, celui qui se déroule sur la Croisette, est l’endroit des prix les plus prestigieux, il est plus intéressant de mon point de vue de se positionner ailleurs, à l’endroit de la pure découverte sans hiérarchie au final dans les films.

Racontez-nous votre expérience à Visions sociales ?

J’ai réussi à dégager trois jours pour Visions Sociales. Trois jours où j’ai vu des films d’un niveau exceptionnel. Le festival tel qu’il existe crée naturellement du lien entre les spectateurs et les réalisateurs. Mon idée était de participer en plus à créer du lien entre les réalisateurs eux-mêmes. Les conditions de projection sont remarquables et l’espace pour échanger entre les séances est extrêmement privilégié. Qu’ajouter à ces quelques constatations pour signifier la qualité de l’événement et le plaisir que j’ai pu en tirer ?

Quels films avez-vous vu ?

J’ai vu 5 films. Suntan, Marija, Willie 1er, pour la seconde fois, Le Parc et Vivir y otras ficciones. Cinq films extrêmement intéressants, cinq propositions de cinéma très fortes, cinq nécessités très affirmées. Des films qui me bousculent, qui me questionnent sur le monde, sur la vie en même temps que plus personnellement sur la forme et la dramaturgie du récit. Ils correspondent ainsi à ce que j’attends du cinéma. Un espace qui éclaire, qui ouvre des perspectives de pensées et d’émotions.

Quel regard porte-t-on sur le Festival de Cannes lorsqu’on est à quelques kilomètres de là, à Visions Sociales ?

Le festival de Cannes, celui de la Croisette, est un endroit de bousculade et d’hystérie. C’est ce qui fait sa singularité, sa spécificité, son charme. Visions Sociales est non seulement à quelques kilomètres de la Croisette, il est aussi à des années-lumière de cette ambiance. C’est un endroit de pure convivialité et beaucoup plus calme. Surtout c’est un endroit pensé comme un espace de rencontre alors que la croisette est un espace où l’on se croise. Mais ce qui lie l’un et l’autre, c’est le cinéma de qualité. Ce qui est le plus important.

Votre point de vue de cinéaste sur la polémique Netflix ?

Thierry Frémaux, en sélectionnant deux films produits par Netflix, met les pieds dans le plat du problème et je trouve qu’il joue là parfaitement son rôle. Il ne dit pas : « voilà la solution » mais « voilà le problème » car il existe des films de cinéma qui peuvent ne pas pouvoir sortir en salle. Les mécanismes de financement et de diffusion des films changent, cela a toujours existé et les moments de mutation sont toujours compliqués. C’est normal. Le souci, c’est que Netflix s’autorise des droits alors qu’elle n’a – à la différence de toutes les chaînes de télé qui financent le cinéma – aucuns devoirs d’investissements. Sans compter qu’elle ne paie pas d’impôts en France. C’est aussi un sérieux problème.

Quel souvenir gardez-vous de la projection de La loi du marché à Cannes ?

D’abord le plaisir inouï de partager cet instant avec l’ensemble de l’équipe technique et artistique. Avec Vincent Lindon bien sûr mais aussi avec tous les autres comédiens non professionnels qui étaient eux aussi sur le tapis rouge. Ils étaient regardés, applaudis, mis en valeur. Que cela me faisait plaisir pour ces personnes dont la plupart sont les invisibles de notre société. Et puis ce moment hallucinant où le film se termine et monte une vague d’applaudissements qui s’est poursuivie durant plus de dix minutes. Le film prenait son envol en France et dans le monde à cette seconde. Et je vivais cela en croisant le regard ému et le sourire de Vincent Lindon et des producteurs, nous qui avions porté le projet depuis la première seconde. C’est d’une puissance inégalable, comme la poussée des réacteurs au moment du décollage en avion. Bref, un gros shoot.

Votre prochain film « Un autre monde », va raconter comment des salariés d’une entreprise automobile tentent de sauver leur emploi, un autre film sur la violence du monde du travail. Qu’est-ce qui vous intéresse dans ce thème ?

A la différence de La loi du marché, ce prochain film s’inscrit à l’endroit de la colère des salariés. Il me semble important de légitimer ardemment celle-ci alors que je la trouve bien trop souvent pointée du doigt par certains politiques qui bombent le torse en stigmatisant des gens à qui une entreprise rentable dit tout simplement d’aller se faire foutre. Il y a quelque chose là-dedans de complètement anormal. Comme il était anormal dans La Loi du marché que des salariés se retrouvent obligés de participer au renvoi de leurs collègues. Ce sont des situations de guerre passionnantes à observer en questionnant la place et la responsabilité des individus en leur centre. Et elles ont dans leur ADN une force de dramaturgie inouïe.