Vincent Lindon: «Je me sens si petit par rapport à l'immensité du personnage de Rodin»

INTERVIEW Comment Vincent Lindon a endossé le rôle de « Rodin » et pourquoi il se dit serein avant de monter les marches pour le film de Jacques Doillon, ce mercredi à Cannes. 

Stéphane Leblanc

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Vincent Lindon dans Rodin de Jacques Doillon
Vincent Lindon dans Rodin de Jacques Doillon — Shanna Besson / Les Films du Lendemain/Wild Bunch

Oubliez ce qu’il vous reste du Camille Claudel de Bruno Nuytten, sorti il y a trente ans, avec Isabelle Adjani et Gérard Depardieu dans le rôle du sculpteur Rodin. Outre l’histoire racontée d’un autre point de vue, l’interprétation de Vincent Lindon dans Rodin est radicalement différente.

Vincent Lindon en Rodin, son oeil et sa main
Vincent Lindon en Rodin, son oeil et sa main - WILD BUNCH


A l’artiste beau parleur et sûr de son talent incarné par Depardieu, Lindon oppose un Rodin plus sombre, plus intense et hanté par son art dans le film de Jacques Doillon, présenté en compétition à Cannes et sorti en salle ce mercredi. L’acteur explique à 20 Minutes comment il a endossé ce personnage hors du commun…


Vous imaginiez-vous un jour dans le rôle de Rodin ?

Non, jusqu’à ce que Jacques Doillon m’implique dans son projet de documentaire pour le centenaire de Rodin, projet qui a glissé progressivement vers la fiction pour laquelle il m’a dit n’avoir à l’esprit qu’un visage pour incarner le sculpteur, le mien. « Et si par malheur tu refusais le rôle, je ne ferais pas le film », m’a-t-il dit en m’envoyant 50 pages d’un traitement comme une nouvelle, avec quelques phrases de dialogue par-ci par-là pour donner le ton. Je me suis tout de suite décidé. Pour le personnage, forcément fascinant à interpréter, mais aussi pour Jacques Doillon, le fait que ce soit lui…

Comment avez-vous appréhendé et préparé ce rôle ?

Jacques est une personne incroyable. Il laisse les choses venir. Par exemple, je n’ai pas le souvenir qu’il m’ait jamais demandé de me laisser pousser la barbe. Si je n’avais pas décidé de me la laisser pousser, je ne sais pas comment on aurait fait. Il ne m’a jamais demandé de prendre des cours de sculpture, je l’ai fait de ma propre initiative. Il ne m’a jamais demandé d’aller au musée Rodin, cela allait de soi. Et voilà, le poil de ma barbe poussait, mes mains pétrissaient de la terre et devenaient de plus en plus agiles. Mes semelles s’usaient à force de visiter le musée. C’est comme ça que je suis entré dans le personnage.

C’est de là que vient la précision dans vos gestes et dans votre regard ?

Pour cela, il fallait passer du temps avec ses sculptures, lire ce qu’ont écrit ses proches, repérer comment il se comportait d’après la description de ses proches, tout cela s’inscrivait dans mon inconscient. L’avantage d’avoir appris à sculpter, c’est que j’ai pu faire comme lui : regarder, mémoriser, construire avec la terre qu’il tourne entre ses mains, piquer… Je savais qu’il passait plus de 18 heures par jour à travailler, penché ou arc-bouté sur ses jambes comme un fauve prêt à bondir, à tripoter de la terre sans jamais quitter ses sculptures des yeux… Je n’avais plus qu’à laisser glisser mon corps dans le sien.

En quoi votre interprétation diffère des précédentes, celle de Gérard Depardieu notamment, qui le montre peu au travail, mais quand même très sûr de lui et vraiment pas sympa avec Camille Claudel…

Je n’ai pas revu ce film depuis sa sortie il y a 30 ans, mais il me semble que le mien non plus n’est pas très sympa. Déjà, Rodin était double : l’homme public - timide, qui parlait dans sa barbe. Et puis l’artiste, qui pouvait être impitoyable avec lui-même et avec les autres, ses ouvriers ou ses élèves…

Izia Higelin et Vincent Lindon en Camille Claudel et Auguste Rodin
Izia Higelin et Vincent Lindon en Camille Claudel et Auguste Rodin - S.Besson/Les Films du lendemain


Camille Claudel, il était amoureux d’elle mais il voyait surtout leur relation à travers le travail : « nos enfants, ce sont nos enfants de marbre » lui disait-il. L’important, c’était de dépasser ses limites en poussant son art toujours plus loin, le reste était secondaire. C’était un homme décevant. Il ne tenait pas ses promesses. Sa cruauté, c’était qu’il ne pensait qu’au travail. Tout ce qui l’empêchait de travailler ou qui lui faisait perdre du temps, il l’évacuait. C’était un génie qui faisait le malheur autour de lui.

Pourquoi l’intrigue du film est-elle à ce point focalisée autour de la statue de Balzac ?

Parce que c’était l’œuvre de sa vie. Il y a un avant et un après Balzac. Il a eu du mal à l’imposer, l’Académie lui demandait de raccourcir ses testicules, de couvrir son ventre… On s’est beaucoup moqué de lui. Mais on s’accorde à dire aujourd’hui que c’est le point de départ de la sculpture moderne. Avant Rodin, les écrivains étaient systématiquement sculptés dans un fauteuil avec une plume et un encrier dans les mains… Et voilà son Balzac représenté nu sans aucun de ces attributs.

Vincent Lindon dans Rodin de Jacques Doillon
Vincent Lindon dans Rodin de Jacques Doillon - Shanna Besson/Les films du lendemain/Wild Bunch


Le modèle pour la statue de Balzac, c’était vraiment une femme enceinte ?

Ah, cette scène du film est inoubliable pour moi : ces deux Balzac l’un derrière l’autre… C’est vrai que Rodin a pris une femme enceinte, mais il s’est aussi servi d’autres modèles…

Pensez-vous que ce rôle restera comme l’un des plus marquants de votre carrière ?

C’est la première fois que je me sens aussi petit par rapport à l’immensité du personnage que je joue. Les précédents, ils se conduisaient parfois mieux, parfois moins bien que moi dans la vie, mais la différence n’était pas très importante. Là, on n’a vraiment rien à voir lui et moi. Il y en a un qui a bouleversé son art, qui laissera son nom à l’histoire et l’autre qui ne révolutionnera rien. J’ai bien conscience que je ne mériterai jamais de recevoir les mêmes honneurs que lui.

Et pourtant, vous allez monter les marches à Cannes et, qui sait, recevoir un deuxième prix d’interprétation…

Enfin, vous ne pouvez pas comparer. Je n’ai pas, à ma connaissance, fait un chef-d’œuvre dont on parlera encore cent ans après ma mort… Et personne ne va dire que ce mercredi 24 mai 2017 a marqué la naissance du cinéma moderne. Quant à la montée des marches, j’aurai la chance de pouvoir me cacher dans le costume de Rodin. J’espère que la projection va bien se passer, mais je ne vais pas me mettre la pression parce que tout cela ne dépend pas vraiment de moi.