VIDEO. Festival de Cannes : Agnès Varda, JR et M font «la nique à Godard» et font chavirer la Croisette

RENCONTRES Rencontre avec l’icône de la Nouvelle Vague et le jeune street artist qui signent Visages, Villages un documentaire mis en musique par Matthieu Chédid…

Anne Demoulin

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JR, Agnès Varda et M à Cannes le 19 mai 2017.
JR, Agnès Varda et M à Cannes le 19 mai 2017. — CHINE NOUVELLE/SIPA

« Fais attention où tu marches, il y a un câble qui traîne… », prévient JR à l’adresse d' Agnès Varda alors qu’ils marchent bras dessus bras dessous vers le petit coin paisible de  l’A.M.E (Atelier des Merveilles Ephémères) où va se dérouler l’interview. Une phrase qui dit toute la tendresse qui unit ces deux êtres-là. 54 ans les séparent, mais l’image les réunit. A 34 ans, JR est un photographe qui a déjà réalisé un film, Women Are Heroes. A 88 ans, Agnès Varda est une cinéaste qui fait beaucoup de photographies. Ces deux artistes signent Visages, villages, un film singulier, sagace, truculent et poignant, présenté au Festival de Cannes hors compétition, où la tendresse déborde dans chaque plan. Itinéraire d’un duo pas comme les autres, qui s’est épanoui sous le regard bienveillant de  M, qui a posé sa musique sur leurs images.

La corde sensible

« Quelle tendresse ? Tu l’as vu cette tendresse, toi ? Qu’il y en ait dans la musique, oui ! Mais entre nous, je ne sais pas. Elle ne la veut pas de ma tendresse, moi, j’essaye de lui donner, mais elle est contre », taquine celui qui colle des portraits géants sur les murs de Paris, de New York ou de Rio. « Il me fait des reproches tout le temps », rétorque celle qui réalise des documentaires intimistes comme Les Glaneurs et la Glaneuse ou Les Plages d’Agnès. Les deux artistes ne se sont pourtant rencontrés qu’en 2015.

« Il y a ce lien amical, affectif. Le film est très sensible, très intime. Agnès et JR avaient des idées assez précises pour la musique, capitale pour eux. On s’est retrouvé pas mal dans mon studio, mon petit laboratoire. C’était un peu eux, ma source d’inspiration », confie le musicien.

« Mais tu avais l’image », lui rappelle Agnès Varda. « J’avais surtout votre présence et vos réactions. L’obsession, c’était trouver la justesse de cette vibration », répond M.

Deux artistes en goguette

Celle d’une vraie rencontre et d’une idée aussi simple que folle : sillonner les villages de France et aller à la rencontre des gens, à bord du camion photographique de JR, qui permet de tirer des photos gigantesques à partir de clichés pris chemin faisant. Visages, Villages, est un documentaire sur « notre rencontre, les gens qu’on a rencontrés. Tout a été une aventure », résume JR. A commencer par le financement du film, payé en partie grâce « aux gens » via  Kiss Kiss Bank Bank.

Lorsque les deux acolytes s’arrêtent dans un village, ils immortalisent ses habitants, qu’ils collent ensuite sur les murs. JR et Varda prennent en photo des ouvriers, des agriculteurs, une serveuse, et les affichent en vedette sur d’immenses surfaces. « Un facteur collé sur trois étages devient un héros, mais ce n’est pas une histoire de célébrité, cela permet aux gens de s’accepter eux-mêmes. Leur image est importante, et pour nous, les cinéastes, et pour ce qu’ils représentent », détaille Agnès Varda. « Pour elle, le cinéma, c’est très sérieux », rappelle JR.

« Faire la nique à Godard »

Visages, Villages est cependant truffé de moments cocasses. « Ça nous amusait de rire ensemble et de faire rire, mais notre projet, on le tenait quand même : faire parler les gens, les mettre en valeur, écouter ces surprises », souligne la cinéaste. Le fil rouge du documentaire ? Agnès Varda tente de forcer JR à montrer ses yeux, toujours dissimulés derrière des lunettes noires, comme ceux de Godard, dans le court-métrage burlesque Les Fiancés du pont MacDonald.

« Godard portait toujours des lunettes noires. Je lui disais : "Ce n’est pas gentil pour les gens" et je me retrouve 50 ans après avec un énergumène qui ne les enlève pas ! », rit la cinéaste. Il n’en faut pas plus au gai tandem pour tenter de faire « la nique à Godard » et parodier une séquence d’un de ses films cultes, Bande à part. « Il avait fait ce truc drôle dans Bande à part, lorsqu’il cavale dans la grande galerie du Louvre et on l’a fait, adapté à la situation, parce que je ne cours plus très vite », confie la cinéaste.

« Au moment où j’ai lâché la chaise roulante avec Agnès à fond les ballons dans les galeries du Louvre, je me dis que si une des roues avait décidé d’un coup de tourner à droite, qu’est-ce qu’il serait advenu d’Agnès et des tableaux. Je n’en ai pas dormi pendant des nuits », confie JR. « Je n’ai pas eu peur, je savais que tu me rattraperais », riposte Agnès Varda.

Dans cette scène hilarante, jaillit aussi un film sur la mort qui approche au détour de la tombe de Cartier-Bresson, du fantôme de Guy Bourdin, du souvenir de Jacques Demy. Un film sur la vieillesse, sur ces yeux d’Agnès Varda, qui en ont mis tellement plein les mirettes au Festival qu’elle a été en 2015 la première Française à recevoir une Palme d’or pour l’ensemble de sa carrière. Des yeux, qui foutent le camp tout doucement, et qu’elle a cachés si joliment, lors de la standing ovation qui a suivi la projection. Des yeux clairvoyants, qui ont bouleversé une fois encore la Croisette.