Martin Scorsese, réalisateur de «Silence»: «Mon film interroge nos convictions et l’humain dans toute sa complexité»

INTERVIEW Martin Scorsese parle à « 20 Minutes » de « Silence », film aussi puissant que personnel sur la signification de la foi…

Caroline Vié

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Le réalisateur Martin Scorsese lors d'un entretien avec les journalistes. Le 16 octobre 2015, il s'est vu remettre à Lyon le prix Lumière lors du festival Lumière. C.Girardon / 20 Minutes
Le réalisateur Martin Scorsese lors d'un entretien avec les journalistes. Le 16 octobre 2015, il s'est vu remettre à Lyon le prix Lumière lors du festival Lumière. C.Girardon / 20 Minutes —

Après avoir semé le scandale avec La Dernière Tentation du Christ (1988), Martin Scorsese explore de nouveau le thème de la foi dans Silence, fresque esthétiquement sublime. Il envoie deux missionnaires portugais, incarnés par Andrew Garfield et Adam Driver, dans le Japon du XVIIe siècle à la recherche de leur mentor (joué par Liam Neeson), prêtre qui aurait renié sa foi.

Cette œuvre violente et puissante permet au réalisateur catholique de parler de spiritualité dans un pays où les catholiques étaient persécutés. Si le sujet peut rebuter à première vue, la maestria de Scorsese et les performances d’acteurs habités emportent le spectateur dans un tourbillon de scènes sublimement mises en scène tout en le questionnant sur son rapport au monde. Martin Scorsese a parlé à 20 Minutes de ce film très personnel.

Pourquoi vous êtes-vous passionné pour le sujet de « Silence » ?

Quand j’ai lu cette histoire en 1989, j’ai tout de suite été fasciné par le personnage de Rodrigues et son rapport à la religion. Son cas de conscience sur le fait de renoncer ou non à sa foi m’a touché profondément, mais j’ai longtemps cherché la bonne façon d’aborder le sujet et de construire le scénario autour de la voix qu’il entend. Je me demandais comment rendre cela cinématographique.

Comment vous y êtes-vous pris ?

Cela n’a pas été évident, ne serait-ce que pour se rendre sur les décors perdus en pleine nature et très isolés. Il fallait aussi composer avec les différentes langues que parlaient les techniciens et les acteurs américains et japonais. Et suivre à la lettre les conseils du spécialiste des us et coutumes des samouraïs, car je tenais à une exactitude totale dans la façon dont ils étaient représentés.

Comment les acteurs se sont-ils emparés de leur rôle ?

Visiblement, le sujet faisait peur à certains. Je ne peux pas dire qui, mais des amis très proches ont refusé le script sur l’argument : « Désolé, Marty, on t’aime et on te respecte, mais on ne croit pas à ces personnages. »

D’autres, comme Andrew Garfield, ont au contraire pris leur personnage à bras-le-corps. Au point de passer trente jours chez les jésuites pour une forme de retraite. Les exercices spirituels qu’il a pratiqués lui ont permis de se projeter dans le rôle et ressentir dans sa chair ce qu’avait vécu ce prêtre persécuté.

Comment était Andrew Garfield sur le tournage ?

Je le voyais se concentrer seul, en marchant en rond. Je n’osais presque pas dire « action » de peur de le déranger, car il n’y avait pas grande différence entre sa façon de se comporter avant et après la prise ! Quand il avait l’impression d’avoir raté une scène, il se mettait à hurler des obscénités pour évacuer la frustration. Puis il se confondait en excuses.

Vous ne montrez pas la religion catholique sous un jour flatteur…

La blessure causée par la colonisation est encore à vif et associée à la religion catholique. Des jésuites asiatiques m’expliquaient que, certes, les Japonais ont fait souffrir des missionnaires physiquement, mais que ces derniers étaient brutaux dans leur façon d’asséner ce qu’ils estimaient être la vérité. C’est le prix de cette arrogance que payent les héros de Silence. Ils apprennent durement la leçon.

Comment avez-vous dosé la violence ?

Je n’ai pas voulu la rendre glamour comme le faisait Sam Peckinpah ou comme je l’ai fait moi-même, notamment pour Raging Bull. J’ai souhaité la montrer de la façon la plus réaliste possible. La décapitation est proche de la réalité, mais les vagues qui engloutissent certains personnages me semblent encore plus terrifiantes.

Comment concevez-vous la religion ?

Il est difficile d’être compatissant et désintéressé quand on n’a rien à manger, mais c’est vers cela que l’humain devrait tendre. On a l’impression que chaque nouvelle génération ne tire aucun parti de ce qu’a fait la précédente. Il faudrait que les gens soient plus attentifs aux autres, plus généreux. Je crois en ces concepts, même s’ils semblent utopiques ou sortis d’une mauvaise chanson des années 1970.

Êtes-vous toujours pratiquant ?

Faire des films est ma façon de pratiquer la religion, un élément qui a toujours été dans ma vie. En vieillissant, on se rend compte que le temps vous est compté et on a envie de faire des choses utiles comme d’aider sa famille ou des gens créatifs. J’estime qu’il y a quelque chose de religieux dans ce concept.

Ne trouvez-vous pas que la religion est souvent instrumentalisée à des fins politiques ?

Si, et il est ironique que Silence sorte à une période où elle l’est autant… Mon film interroge nos convictions et l’humain dans toute sa complexité. C’est pour cela qu’il me semble pouvoir intéresser aussi les athées. Quelques jours après l’avoir vu, la romancière Fran Lebowiz m’a dit que le film l’avait fait réfléchir tout en la confortant dans l’idée qu’elle ne croyait en rien.