Festival des Arcs: Comment les cinéastes européens se serrent les coudes

FESTIVAL A l’heure de la crise en Europe, les réseaux d’entre-aide entre cinéastes s’organisent. La nouveauté, comme le précisent l’Allemande Maren Ade ou le Roumain Cristian Mungiu, c’est qu’ils fonctionnent à l’échelle de l’Europe…

Stéphane Leblanc

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Thomas Vinterberg (au centre) et l'équipe de La Communauté, en février 2016 à Berlin
Thomas Vinterberg (au centre) et l'équipe de La Communauté, en février 2016 à Berlin — Clemens Niehaus/Future Image/WENN.com

Si l’Europe est en crise, le cinéma européen s’organise. Les artistes se prennent en main, lancent des sociétés de production, distribuent leurs propres films et créent entre eux un réseau qui va parfois bien au-delà de leurs frontières. Pour refléter cette réalité, le très en vogue Festival de cinéma européen des Arcs débute ce samedi.

« Nous sommes là pour montrer des films, rappelle le directeur du festival, Pierre Emmanuel Fleurantin, mais aussi pour pousser des projets et les aider à trouver le chemin des salles. » Il est fort à parier qu’une fois encore, le Village des Coproductions et le Sommet des Arcs, conçus à cet effet, ne désempliront pas.

Dogma, nouvelle vague

Si la France joue son rôle depuis longtemps, à travers des structures qui investissent dans de nombreux films réalisés à travers l’Europe et le monde, ce phénomène est plus récent dans d’autres pays, le Danemark, la Norvège, l’Allemagne ou la Roumanie pour ne citer que les plus actifs.

Le Danemark profitera longtemps du remarquable travail effectué dès 1992 par Lars von Trier et Peter Aalbaek Jensen au sein de la société Zentropa. « C’est à eux que l’on doit le mouvement Dogma, lancé comme un défi et une boutade, et pourtant à l’origine de l’éclosion d’une nouvelle vague qui a essaimé dans toute l’Europe du Nord », souligne Pierre Emmanuel Fleurantin.  Thomas Vinterberg, dont le dernier film La Communauté, primé à Berlin, fera la clôture du festival des Arcs, est à l’origine de cette aventure avec Festen (1998), son très remarqué premier film. Depuis, le Suédois Lukas Moodysson, les Portugais Botelho ou Monteiro, la Britannique Andrea Arnold, l’Islandais Baltasar Kormakur et même les Français Jean-Marc Barr ou Charles Matton, en ont profité.

Passons rapidement sur la Norvège, qui a maintes fois fait parlé d’elle au cours de ces dernières années, ne serait-ce qu’aux Arcs en tant que pays invité de l’édition 2015 du festival…

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…pour se focaliser sur deux pays, l’Allemagne et la Roumanie, emblématiques de ce renouveau et à qui l’on doit Toni Erdmann de Maren Ade et Baccalauréat de Cristian Mungiu, deux œuvres de cinéastes-producteurs connus pour leur énergie et leur sens de la débrouillardise. « Cristian Mungiu est un artiste doublé d’un homme d’affaires capable de gérer une société, produire des films et les distribuer. Ce n’est pas donné à tout le monde, s’exclame, admiratif, Pierre Emmanuel Fleurantin. Il me rappelle l’Islandais Dagur Kari, souvent invité du Festival des Arcs, qui produit en plus de ses films ceux de Baltasar Kormakur. Ou la cinéaste grecque  Athina-Rachel Tsangari à l’origine des trois premiers films de  Yorgos Lanthimos, le réalisateur de Canine (2009). »

L’Ecole de Berlin

De son côté, Maren Ade, en Allemagne, fait partie d’un groupe de réalisateurs surnommé l’Ecole de Berlin. « On se connaît bien, confirme à 20Minutes Maren Ade, ce sont des amis pour la plupart. » Si le plus connu est Christian Petzlold, le réalisateur de Barbara (2012), d’autres comme Sebastian Shipper, le réalisateur de Victoria (2015), « ont participé à la production de Toni Erdmann », note Pierre-Emmanuel Fleurantin. Quand Maren Ade crée avec Janine Jackowski, sa productrice et associée, Komplizen Film en 2000, c’est non seulement pour financer ses films, mais également ceux du Portugais Miguel Gomes. « Miguel est un réalisateur très important pour moi, confie la réalisatrice. J’aime énormément ses films, sa façon de s’extraire de la réalité pour explorer d’autres mondes… »

Sandra Hüller et Peter Simonischek dans Toni Erdmann
Sandra Hüller et Peter Simonischek dans Toni Erdmann - Haut et court

Mais d’autres films l’impressionnent la réalisatrice allemande : « Ceux des nouveaux cinéastes roumains comme Cristi Puiu. C’est la raison pour laquelle j’ai souhaité tourner là-bas la plus grande partie de Toni Erdmann. Pour m’imprégner de cette atmosphère et réaliser mon film roumain. »

La Roumanie libérée

« La liberté qui est associée avec le cinéma roumain vient du fait que nous n’avons aucune pression économique, ayant perdu la plupart des salles de notre pays, précise à 20Minutes Cristian Mungiu. Chez nous, l’important, c’est de faire le film que l’on veut faire, sans penser à la façon dont il va être exploité, s’il est trop long ou s’il va faire des recettes ou pas. C’est bien parce que ça donne une liberté totale de création. Mais ça fonctionne parce que nous ne sommes pas seulement des auteurs et des réalisateurs, mais aussi des producteurs. Avec Corneliu Porumboiu ou avec Andrei Ujica, on est toute une petite communauté à qui nous montrons nos films, les rectifions, échangeons des idées en cherchant un point de vue extérieur. En plus, Cristi Piuu et moi, nous sommes aussi les distributeurs de nos films… »

Le metteur en scène Cristian Mungiu et son actrice Maria Dragus posent lors de la dernière montée des marches à Cannes le 22 mai 2016
Le metteur en scène Cristian Mungiu et son actrice Maria Dragus posent lors de la dernière montée des marches à Cannes le 22 mai 2016 - ANNE-CHRISTINE POUJOULAT AFP

Pour échanger à l’échelle européenne, Cristian Mungiu a créé il y a sept ans un festival intitulé Les Films de Cannes à Bucarest. Ou, chaque mois d’octobre, des réalisateurs sélectionnés sur la Croisette viennent présenter leurs films. « Il y a trois ans, j’avais fait venir Abdellatif Kéchiche pour La Vie d’Adèle. Et Jacques Audiard en 2015 pour Dheepan. » Olivier Assayas, Maren Ade et Alain Guiraudie s’y sont rendus cette année. A chaque fois, les échanges sont nombreux. Et ce n’est pas un hasard si Pascal Caucheteux, producteur d’Arnaud Desplechin ou de Philippe Garrel, et les frères Dardenne ont coproduit Baccalauréat, le dernier film de ce fervent francophile…

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« Je suis le principal producteur de mes films, rappelle Cristian Mungiu. Mais c’est important d’avoir de tels noms comme partenaires. Pour un film, c’est bon de voir figurer au générique la recommandation de quelqu’un que tu respectes bien. » Même si les films d’auteur en Roumanie dépassent rarement des budgets d’un million d’euros, « cela permet de débloquer des fonds ou d’obtenir des crédits d’impôts », traduit Pierre-Emmanuel Fleurantin. Et le directeur du festival des Arcs d’ajouter « Nous recevons beaucoup de films soutenus par les frères Dardenne… » Entre autres cinéastes animés d’un esprit de production européenne.

20 minutes d’audace

En partenariat avec le Festival du cinéma européen des Arcs, 20 Minutes remettra pour la première fois un prix à l’un des dix longs-métrages inédits présentés en compétition. Un jury de six journalistes issus des différents services de la rédaction a choisi de récompenser la séquence la plus audacieuse d’un de ces films et d’intituler ce prix « 20 minutes d’audace ». Verdict vendredi 16 décembre.