Cristian Mungiu: «"Baccalauréat" est un film que j’ai fait en pensant aux parents»

SUSPENSE Prix de la mise en scène à Cannes, « Baccalauréat » est un drame d’une intensité rare dont l’enjeu dépasse la réussite ou l’échec à un examen…

Stéphane Leblanc

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Eliza face à son père dans Baccalauréat de Cristian Mungiu
Eliza face à son père dans Baccalauréat de Cristian Mungiu — Mobra Films

Agressée la veille du bac, Eliza, 16 ans, n’a plus la tête à décrocher la mention qui lui permettrait de poursuivre ses études en Angleterre… Mais son père médecin est prêt à tout pour qu’elle obtienne son diplôme…

« J’ai combiné plusieurs affaires de tricherie au bac, explique le réalisateur roumain Cristian Mungiu à 20 Minutes. Mais si ces faits sont avérés, on n’en connaît pas toujours les tenants et les aboutissants. Il faut recourir à la fiction, imaginer le dilemme qui pousse des gens bien sous tous rapports, un jour, à tricher ou se compromettre. »

Une mise en scène primée à Cannes

Neuf ans après 4 mois, 3 semaines et 2 jours, palme d’or 2007, Baccalauréat a cette fois obtenu à Cannes le prix de la mise en scène, qui souligne les qualités formelles d’un redoutable conte moral mené avec un sens du suspense digne d’Alfred Hitchcock.

« Hitchcock ?, s’interroge le cinéaste. Oui comme lui, j’aime qu’il y ait de la tension dans un film. Mais je puise mon imagination directement dans la vie. Mes films sont toujours construits ainsi : un personnage principal dont on épouse le point de vue unique. S’il ne sait pas qui a jeté une pierre à sa fenêtre, c’est normal que le spectateur ne le sache pas non plus. S’il ne répond pas à son téléphone qui sonne, c’est la preuve du peu d’attention qu’il porte aux autres… Saisir le point de vue du père, avec les fautes qu’il commet, ce qu’il ne comprend pas, et comment la situation se retourne contre lui, c’est ça mon point de vue sur le cinéma. Formellement, ça veut dire que je tourne essentiellement en plans séquences : il faut pouvoir le suivre dans les moindres détails… »

Double langage et questions morales

Baccalauréat traite de la paternité, via un drame d’une intensité rare dont l’enjeu dépasse la simple réussite à un examen. « La question, c’est plutôt de savoir jusqu’où le fossé entre notre discours et nos actes nous est supportable, souligne Cristian Mungiu. Le père de famille est un médecin revenu de ses espoirs nés avec la chute du communisme en 1989. Lorsqu’il se retourne sur son passé, il ne voit rien de mirobolant. Il trompe sa femme de façon un peu minable et mise tout ce qui lui reste sur l’avenir de sa fille. »

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Un avenir qui passe par une mention au bac, condition indispensable pour continuer ses études à l’étranger. « En tant que parent, on essaie d’être exemplaire vis-à-vis de ses enfants pour pouvoir leur tenir un discours moral, estime le cinéaste. Mais c’est parfois un double langage que l’on tient. »

Cinéma itinérant et système D

A la question morale s’ajoute une question politique : Faut-il encourager ses enfants à rester étudier en Roumanie dans l’espoir de faire évoluer la société de l’intérieur ou les envoyer à l’étranger pour assurer leur avenir ?… « Chez nous on se pose tous cette question, raconte le cinéaste. A titre personnel, j’ai fait le choix de rester en Roumanie pour continuer à faire des films en langue roumaine. Avec de tout petits budgets et beaucoup de débrouillardise. Mais pour les diffuser, c’est une autre affaire. Il n’y a plus aujourd’hui qu’une dizaine de salles qui projettent du cinéma d’auteur. Tout cela n’est pas qu’une question d’argent, mais de stratégie politique. Souhaite-t-on éduquer le regard de nos enfants ? Veut-on les ouvrir au cinéma d’auteur ou les abandonner au cinéma commercial ? »

Cristian Mungiu a inventé un système de cinéma itinérant, pour apporter ses films dans les villages. « Je pensais que les autorités politiques tireraient des leçons du fait que la palme d’or attribuée à un cinéaste roumain doive être projetée dans de telles conditions dans son propre pays, mais rien ne s’est passé. Au contraire, cette façon artisanale de monter des projections est devenue la norme pour le cinéma d’auteur. » Depuis sa sortie, Baccalauréat a été vu par 55.000 spectateurs en Roumanie. Un bon score, les films d’auteur ne dépassant guère 10.000 entrées dans ce pays. « Je suis heureux qu’il ait été vu, parce que ce n’est pas un film élitiste. C’est un film que j’ai fait en pensant aux parents. » A tous les parents, ceux de Roumanie et d’ailleurs.