Michel Hazanavicius: «Je fais partie des rares crétins qui achètent encore des DVD»

INTERVIEW La chaîne TCM Cinéma donne carte blanche à Michel Hazanavicius et diffuse, du 21 au 25 novembre, cinq de ses films favoris du cinéma américain…

Propos recueillis par Mélanie Wanga
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Michel Hazanavicius en 2014.
Michel Hazanavicius en 2014. — Chris Young/AP/SIPA

La chaîne américaine TCM, dédiée au cinéma US, a demandé au cinéaste de parrainer le Festival TCM Cinéma, le premier du genre en France, qui aura lieu du 24 au 27 novembre au cinéma Les Fauvettes, à Paris. Pour 20 Minutes, le réalisateur de The Artist et OSS 117 évoque la cinéphilie et les films cultes à l’heure d’Internet.

Depuis 1993 et La Classe américaine, la culture mash up a explosé grâce à des collectifs sur YouTube comme  What the Mashup ou  Honest Trailers. Ça vous parle ?

Je ne suis pas aux premières loges du phénomène. J’ai quatre enfants, je fais aujourd’hui des films plus traditionnels. Je ne suis pas à fond dans cette mouvance-là. Je sais que La Classe américaine a pour une certaine communauté un statut particulier, et cette technique d’assemblage me semble être dans l’air du temps. Mais le détournement et le sampling sont des choses qui existent depuis longtemps en musique. Ça a toujours eu lieu, à des degrés divers. Même quand on écrit un scénario, on réfléchit avec des séquences qu’on a aimé, des influences… Personne ne fait un truc qui sort de nulle part. A part peut-être dans les grottes de Lascaux, le mec qui a dessiné le premier taureau, et encore. Dans l’histoire de la peinture, les artistes se répondaient de siècle en siècle. Et avec les avancées technologiques, le matériel mis à disposition et les ordinateurs, on arrive aujourd’hui à faire beaucoup…

Quelle est votre consommation personnelle de films, et par quels moyens ? Vous êtes plutôt cinéma, DVD, VOD, festivals… ?

Le truc c’est qu’avec des enfants, je vais moins dans les salles qu’avant. Et comme je fais des films, c’est un peu compliqué. En tournage, je ne vois pas de films, et en montage, j’en vois quelques-uns que je regarde comme un monteur. Donc c’est du visionnage lourd, professionnel.

Votre œuvre est quand même très référencée, avec un amour du cinéma perceptible dans des films comme «The Artist», «OSS 117»

Quand je fais The Artist, pendant l’écriture, je regarde énormément de films muets pour comprendre et m’imprégner au maximum du langage. Pareil pour OSS : je bouffe et rebouffe des James Bond et des films d’espionnage. Ça joue autour d’une espèce de langage commun du spectateur : il a une idée de ce qu’est un film muet ou un film d’espionnage, donc j’ai besoin de comprendre comment les dispositifs de ces genres fonctionnent, comment les mecs ont travaillé… pour pouvoir être juste. Mais ça, c’est du travail, pas de la consommation de spectateur.

Chez vous, comment regardez-vous les films ? Vous avez un abonnement Netflix ?

Non, je ne suis sur aucun site. En revanche, je fais partie des rares crétins qui achètent encore des DVD. A la maison, on n’a pas de télé, mais on a un écran. Etant membre des académies des Oscars et des Césars, je reçois pratiquement tous les films français et américains qui concourent chaque année… Ce qui fait beaucoup à regarder, quand même.

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Et vous en regardez avec vos enfants ?

Oui ! Plutôt à la maison, du coup. Les grandes, je les emmène voir des classiques ou des films récents. Cet été, je leur ai montré La Mort aux trousses. L’été, c’est génial, il y a plein de rétrospectives, que ce soit en plein air ou dans les cinémas traditionnels. On peut voir beaucoup de classiques restaurés comme Le Troisième Homme, Johnny Guitare, La Grande Illusion

On dit souvent que la jeunesse découvre les films en les téléchargeant sur Internet, mais la transmission des films cultes peut se faire d’autre façon…

Je suis pour tout ce qui participe à la cinéphilie. C’est une autre expérience d’aller au cinéma. Regarder le film sur un écran d’ordinateur, une télé, pourquoi pas, mais il ne faut pas que ça annule le plaisir d’aller en salles. Ceci dit, c’est bien de s’éduquer au cinéma, quels que soient ses moyens. Quand on habite à Paris, c’est facile, mais à la campagne c’est un peu plus compliqué… donc c’est quand même hypercool d’avoir une offre de cinéma à la maison.

Il y a quelques temps, vous avez donné une interview croisée avec Vincent Maraval sur le cinéma pour le magazine «SoFilm». Petit exercice d’imagination : en oubliant les considérations économiques et les conflits d’intérêts inhérents au milieu, à quoi ressemblerait pour vous un cinéma complètement libre à l’heure d’Internet ?

Si on met complètement de côté l’aspect économique, et si on n’avait aucun problème à financer les films – une situation impossible, je précise –, je pense qu’Internet pourrait servir de rampe de lancement à beaucoup d’entre eux. Un blockbuster américain n’a pas besoin d’Internet. Les gens vont le voir en salles, et c’est super.

Mais on pourrait imaginer, pour d’autres productions plus modestes, de se servir d’Internet pour y organiser une série d’avant-premières. Pour prendre un exemple, Abel Ferrara sort un film. Il y a, admettons, 100.000 fans de ce réalisateur en France. Le film sort sur huit salles : il y a assez peu de chances que ces 100.000 personnes habitent tous à côté d’une salle qui le projette… Et il va faire 4.000 entrées, alors que potentiellement, il pourrait en faire 100.000 ! Si c’est un bon Ferrara, qui a vocation à toucher plus de gens que les fans, le fait qu’il soit à disposition sur Internet à un moment donné permet à ces 100.000 personnes intéressées de le voir au moment de son actualité. C’est une manière moderne de trouver un public plus large. Pour les films qui ont une petite diffusion en salles, Internet pourrait servir d’amplificateur.

De la même manière, j’adorerais une plateforme en ligne de cinéma français pour les Français qui vivent à l’étranger. Vous avez des millions de personnes qui lisent les journaux sur Internet et connaissent exactement les films qui sortent en France, mais n’y ont pas accès. Avec ce principe, ils payeraient pour voir le film en ligne, en simultané avec la sortie, pendant quinze jours par exemple. Ça donnerait l’opportunité aux petits films de créer l’événement. On peut ainsi imaginer qu’un film d’Emmanuelle Bercot cartonne en Autriche et qu’un distributeur autrichien se dise : « Ça a l’air d’intéresser les gens, je vais le sortir ici ! » Les productions françaises se vendant assez mal à l’étranger, Internet pourrait être une vitrine d’appel pour le public et donner la possibilité à plus de gens de les voir.

Mais c’est une vision qui n’est viable que si elle est ultra-encadrée : le financement du cinéma en France est très complexe, et on ne peut pas faire bouger les choses comme ça, sans concertation. Pourtant, si on arrivait à rendre cela possible, cela aiderait certains films qui sont déjà morts au moment où ils sortent en salles le mercredi parce qu’ils font face à de gros concurrents, des événements sociaux… Sur Internet, vous pouvez présenter votre film autrement, la temporalité de visionnage n’est pas la même.

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Qu’est-ce qui vous a intéressé dans le Festival TCM Cinéma ?

On m’a proposé d’en être le parrain et ça tombait bien. En règle générale, je n’ai pas vraiment le temps, mais il se trouve que je viens de finir de tourner mon film [Le Redoutable, avec Louis Garrel, NDLR] et que le montage n’a pas commencé. Encore une fois, je suis pour tout ce qui peut amener de la cinéphilie. Donc j’ai dit oui !
 

Le Festival TCM Cinéma aura lieu au cinéma Les Fauvettes, 58, avenue des Gobelins, 75013 Paris du 24 au 27 novembre 2016.

Comment Michel Hazanavicius a créé «son» Godard

Nous avons profité de cet entretien pour évoquer Le Redoutable, le film que Michel Hazanavisius consacre actuellement à... Jean-Luc Godard
«Le dispositif est un peu complexe: on se promène dans son cinéma de manière visuelle, et j’espère que ça donnera envie de voir ou revoir ses films. Après, ce n’est pas un essai sur son œuvre, un documentaire ou un film universitaire. Ce qui m’intéressait était évidemment la personne, le film parle d’une vie. Mais attention, ce n’est pas le «vrai» Jean-Luc Godard: j’en ai fait un personnage de cinéma. J’ai acheté les droits d’un livre, Un an après, d'Anne Wiazemsky, qui était sa compagne à l’époque de Mai 1968. Le Redoutable n’est pas un biopic, c’est un moment de la vie de Jean-Luc Godard. Je pense que ça va lui ressembler, mais à un moment donné je l’ai zappé et j’ai créé «mon» Godard. Et Louis Garrel, qui l’interprète, a fait de même. Au final, ça sera «un» Jean-Luc Godard, un amalgame assez joyeux et humain, mais qui parlera de politique et de cinéma.»