«Poesia sin fin» et «Le Cancre»: Jodorowsky et Vecchiali, deux octogénaires en folie

FRAIS La jeunesse n'a pas d'âge : Alejandro Jodorowsky, 87 ans, et Paul Vecchiali, 86 ans, sortent les deux films les plus fringants de la semaine...

Stéphane Leblanc

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Poesia Sin Fin, d'Alejandro Jodorowsky
Poesia Sin Fin, d'Alejandro Jodorowsky — P.MONTANDON-JODOROWSKY

Deux hommes au crépuscule de leur vie : un vrai poète et un amoureux transit. D’un côté, c’est Alejandro Jodorowsky, qui poursuit dans Poesia sin fin l’autobiographie de sa jeunesse bohème au Chili dans une mise en scène surréaliste et baroque…

De l’autre c’est Paul Vecchiali, cinéaste intimiste qui évoque dans Le Cancre une vie pimentée de conquêtes en faisant appel aux actrices qui l'ont marqué au fil de sa carrière. Son film est une « sorte de train, dit-il, qui, d’années en années, comme de gare en gare, emmène un homme vieillissant mais toujours amoureux ».

Le premier film est excessif, l’autre minimaliste, mais ils ne se ressemblent pas. Ils sont l’œuvre de deux artistes d'une rare vigueur et qui se rejoignent par leur foi indéfectible dans le cinéma, de deux auteurs en liberté forts d’une inventivité inversement proportionnelle aux moyens mis à leur disposition…

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Leurs deux histoires se basent sur la réalité

Dans la vie réelle, Paul Vecchiali raconte avoir retrouvé « grâce à Facebook » celle dont il était tombé amoureux à l’âge de 15 ans, soixante-dix ans auparavant. « Toutes mes recherches pour la revoir étaient restées vaines, raconte-t-il. Le hasard m’a remis sur sa route. C’est pourquoi le film lui est dédié. » La jeune fille s’appelait – et s’appelle toujours — Marguerite.
Paul Vecchiali avec Annie Cordy dans Le Cancre
Paul Vecchiali avec Annie Cordy dans Le Cancre - SHELLAC

Alejandro Jodorowsky, auteur de BD et cinéaste maudit, a entrepris de filmer les années de sa jeunesse. Son enfance dans La Danza de la realidad. Ses premiers pas de jeune poète dans Poesia sin fin. Avant, on l’espère vivement, un troisième volet sur son arrivée en France en 1953. « A Paris, dit-il, j’ai fait trois rencontres : André Breton et le surréalisme, le Mime Marceau et le théâtre, et enfin Gaston Bachelard et la philosophie… » Si le film se fait, cela promet !

Ce sont des autobiographies où la fiction dépasse la réalité

On le sait depuis François Truffaut, le cinéma peut-être vu comme « une amélioration de la vie ». Chez Paul Vecchiali, « l’anecdote s’écarte de son point de départ et n’a rien d’autobiographique », prévient le cinéaste. Pour autant, son personnage s’invente des relations amoureuses avec les actrices qui comptent pour lui. Des habituées pour la plupart, Françoise Lebrun, Edith Scob, Marianne Basler… des amies comme Annie Cordy et des stars qu’il a longtemps rêvé de faire tourner : dans le rôle de Marguerite, Catherine Deneuve dont le « sens de l’indépendance est cher » au cinéaste, ou Françoise Arnoul, la vedette de French Cancan, dont il loue la « gentillesse spontanée » et le « caractère trempé »…

Alejandro Jodorowsky non plus n’a pas laissé le choix de ses acteurs au hasard. Et pour cause : « Je suis moi-même dans le film, explique-t-il. A l’âge que j’ai, vieux, en train de raconter mon histoire.» Et ce sont deux de ses fils qui l'incarnent lui, et son père.

Alejandro Jodorowsky sur le tournage de son dernier film Poesia Sin Fin
Alejandro Jodorowsky sur le tournage de son dernier film Poesia Sin Fin - P.MONTANDON-JODOROWSKY

De vraies personnalités qui se livrent sans fard à l’écran

Les deux sont des artistes, exigeants mais capricieux. Alejandro Jodorowsky sait émouvoir le spectateur par l’évocation baroque de ses souvenirs, mais se montre volontiers intransigeant, brutal, cruel, comme il l’a toujours été, avec ses comédiens et ses propres enfants.

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Quelle idée de faire jouer sa propre mère et la femme qui l’a dépucelé par la même actrice, même s’il s’agit de la sublime Pamela Flores ? Et il n’est évidemment pas anodin de refaire jouer son passé par ses propres enfants. «Mon fils Brontis, qui joue mon père, n’a pas pu me parler pendant une année, tant il était bouleversé par cette expérience, reconnaît-il dans un entretien à la revue Positif. Ton fils est ton père, lui est le père de son père. C’est une bombe psychologique terrible.»

Paul Vecchiali aussi apparaît brutal par moments. « Mon intérêt se porte sur la tendresse qui ne sait pas s’exprimer, la vieillesse et ses inconvénients, la fin de vie, implacable et sournoise, justifie-t-il tout en assurant : rien d’autobiographique à cela ». Même s’il assume volontiers ses défauts dans le film : « grognon, manipulateur et brusque ».

« C’est l’avantage d’être vieux !, assure alors Jodorowsky. Et d’avoir toute une vie derrière soi ! »