«Aquarius»: Une femme forte et un film captivant font des vagues au Brésil

POLEMIQUE Le film « Aquarius » du Brésilien Kleber Mendonça Filho est devenu un symbole de la résistance dans son pays d’origine…

Stéphane Leblanc

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Sonia Braga dans le film Aquarius
Sonia Braga dans le film Aquarius — SBS Distribution

C’était un coup d’éclat sur la Croisette. « Un coup d’état a eu lieu au Brésil », pouvait on lire sur le feuillet A4 brandit par le réalisateur Kleber Mendonça Filho lors de la montée des marches de l’équipe de son film Aquarius, le 17 mai au festival de Cannes.

La montée des marches de l'équipe d'Aquarius à Cannes
La montée des marches de l'équipe d'Aquarius à Cannes - AFP

Depuis cette prise de position contre la destitution de la présidente du Brésil Dilma Roussef, le film se heurte à une forme de censure qui, au vu de son sujet et de l’aplomb de son personnage principal, en fait un symbole à la fois artistique et politique de résistance dans le pays.

Aquarius raconte comment Clara, une femme d’âge mur qui a triomphé d’un cancer du sein, mais récemment perdu son mari, s’engage dans une lutte à mort contre des promotteurs immobiliers bien décidés à lui racheter le tout dernier appartement qu’elle occupe dans une résidence du front de mer de la ville cotière de Récife.

Une femme forte, luttant seule contre tous pour préserver ses souvenirs et son intimité et se heurtant au mur de l’incompréhension des uns (parfois ses proches) et de la stupeur des autres (ses voisins qui ont déjà vendu et les agents immobiliers qui la harcèlent au point de devenir menaçants).

Face à eux, Clara fait figure d’héroïne moderne qui se dresse face à un système injuste, incarnant un vent de résistance dans un pays sclérosé par de nombreux scandales politiques et inégalités sociales.

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Au brio de son interprète, Sonia Braga, et à une mise de départ que n’aurait pas reniée Ken Loach, le réalisateur Kleber Mendonça Filho ajoute un vrai suspense, une dose de fantastique et un trait d’humour des plus réjouissants, si bien qu’on s’étonne encore que ce film magistral ait pu quitter Cannes bredouille… à la grande satisfaction de ses détracteurs brésiliens.

Bashing en trois actes

Touchée par le message de l’équipe sur les marches, la présidente déchue ne manque pas de remercier l’équipe du film sur Twitter.

Mais depuis, le coup d’éclat n’en finit pas de faire des vagues…

Acte 1 : Volée de bois vert au retour de Cannes

Le soir même de sa présentation, le film est chaudement acclamé. On lui prédit « au moins un prix d’interprétation » poiur son actrice. Voire une palme d’or. Mais le lendemain, le critique Marcos Petrucelli s’attarde sur la prise de position politique de l’équipe d’Aquarius : « Honteux, c’est le minimum que je puisse dire ! » Et le journaliste d’enfoncer le clou à l’issue du palmarès : « Un film fait avec l’argent public va à Cannes pour représenter le Brésil et repart bredouille. Mentir à propos du soi-disant coup d’État dans le pays via des phrases écrites sur des bouts de papier n’aura eu pour conséquence que de ridiculiser le pays. »

Acte 2 : Le film est interdit aux moins de 18 ans

Bredouille, certes, mais fort de son succès à Cannes, Aquarius est projeté en avant-premières dans quelques salles obscures du pays désormais aux mains de Michel Temer. Le public voit bien le parallèle entre l’intrigue du film et le drame politique qui se joue au Brésil : dans les deux cas, une septuagénaire se fait expulser de façon injuste ; ça jase et ça gronde, si bien qu’au moment de la sortie du film, le ministère de la Justice se prononce… pour son interdiction aux moins de 18 ans (ramenée ensuite à 16 ans).

Raison invoquée : « la présence de drogues » (un joint qu’on se passe au cours d’une soirée) et « une scène de sexe explicite » (une étreinte furtivement filmée à travers l’entrebâillement d’une porte).

On voit bien la manœuvre : tuer dans l’œuf la carrière commerciale du film. Le journaliste Leandro Fortes déclare dans une tribune publiée sur le site Brasil 24 que la mesure « fait partie de ces représailles que seul un gouvernement ridicule commandé par des imbéciles peut avoir le courage de faire en plein jour ».

Acte 3 : le film est exclu de la course aux Oscars

Vient alors le choix du candidat brésilien à l’Oscar du meilleur film en langue étrangère. Aquarius fait figure de favori pour la profession, mais le gouvernement intègre au comité de sélection… Marcos Petrucelli, le critique qui s’était déchaîné pendant le festival de Cannes. Ce dernier est aux anges.

Deux des quatre présélectionnés retirent alors leurs films en signe de protestation : Gabriel Mascaro avec Rodéo et Anna Muylaert avec D’une famille à l’autre

Il ne reste plus au comité qu’à choisir entre Aquarius de Kleber Mendonça Filho et Little Secret de David Schurmann, dont c’est le deuxième film après l’horrifique Desaparecidos ( noté 2,3/10 sur le site IMDB). Et sans surprise, c’est ce dernier film, qui n’a encore été vu nulle part et qui ne sortira au Brésil qu’en novembre, qui représentera le Brésil aux Oscars. Merci Marcos.