«Suicide Squad»: Le film symptôme de la machine (infernale) hollywoodienne

CINEMA Entre critiques assassines, coulisses difficiles et records au box-office, « Suicide Squad » est à l’image de tout ce qui cloche à Hollywood…

Vincent Julé

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Harley Quinn, super et anti-héroïne de «Suicide Squad»
Harley Quinn, super et anti-héroïne de «Suicide Squad» — 2015 Warner Bros

Sorti mercredi dans les salles françaises, Suicide Squad a réalisé, avec 307.000 entrées le premier jour, le meilleur démarrage de l’année pour un film de super-héros, devant le pourtant plus iconique et plus connu Batman VS Superman mais aussi Captain America : Civil War, X-Men Apocalypse et Deadpool. Mission accomplie pour le studio Warner et l’éditeur DC Comics ? Pour l’instant. En partie.

Car à la veille de sa sortie outre-Atlantique, le nouveau film du « DC Extended Universe » passionne moins les fans et les foules pour ses projections financières et possibles records au box-office que par les critiques assassines qu’il récolte et la production chaotique qu’il a connue et que détaille The Hollywood Reporter : un scénario écrit en six semaines, l’existence de deux montages, un studio en panique, un auteur privé de sa vision…

 

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L’histoire se répète

« Ce n’est pas la première fois qu’un blockbuster échappe à son réalisateur, qu’il est évincé de la salle de montage ou que le studio se le réapproprie », précise Philippe Guedj, journaliste spécialisé et co-auteur de deux documentaires sur Marvel (Marvel Renaissance et Marvel Univers). Ils sont même légion dans l’histoire du cinéma : Brazil de Terry Gilliam, La Porte du Paradis de Michael Cimino, Gangs of New York de Martin Scorsese, Le Treizième Guerrier de John McTiernan…

Mais la tendance s’accentue selon Philippe Guedj : « J’ai l’impression de revivre avec Suicide Squad ce qui est arrivé l’été dernier au reboot des 4 Fantastiques : un cinéaste inexpérimenté ou indépendant propulsé à la tête d’un budget de 150 millions, une deadline impossible à tenir, un studio très nerveux… » Le réalisateur Josh Trank s’était même fendu d’un tweet, avant de l’effacer pour éviter le procès : « Il y a un an, j’avais une version fantastique du film et elle aurait eu d’excellentes critiques. Mais vous ne la verrez jamais. C’est la triste réalité. » L'autre réalité est que les auteurs plus expérimentés, les grands noms, n'acceptent plus de se frotter aux franchises, avec leur délai intenable, la pression du studio et le manque de liberté. Alors que pour la nouvelle génération, c'est (encore) la récompense absolue.

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« Hyper franchisation »

« Depuis dix ans, Hollywood est en proie à une "hyper franchisation", raconte le journaliste pop culture. Cela remonte à la création de Marvel Studios, son acquisition par Disney, le rachat de Lucasfilm et de Star Wars. Dans un effet d’entraînement, tout le monde a voulu sa grande franchise, son univers connecté. » A commencer par Warner/DC qui, à la sortie de la trilogie The Dark Knight, se met en tête de rattraper son retard sur les Avengers que Disney/Marvel a commencé à assembler dès 2008 avec Iron Man. C’est Man of Steel en 2013 et surtout Batman V Superman qui se présente d’abord comme le match du siècle, avant de devenir, avec l’ajout du sous-titre L’aube de la justice, un vrai-faux film choral de super-héros, une gigantesque bande-annonce pour le futur Justice League.

Si Warner n’a pas le temps, il compte bien capitaliser sur la noirceur de l’univers DC, à l’instar du Batman de Christopher Nolan et à l’inverse des super-blagueurs de Marvel. Mais l’accueil critique de Batman V Superman a l’effet d’une douche froide. Le film est un succès ( entendez qu’il est rentable), mais il a abimé la « marque » et le président de Warner, Kevin Tsujihara, est furieux comme le rapporte The Hollywood Reporter. Changement de stratégie, à l’image de la promotion de Suicide Squad, qui, comme le démontre Slate, passe d’un film dark d’anti-héros à un film pop de sales gosses, et par exemple d’un logo sombre à un logo coloré.

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L’image de marque

« Disney, Warner, Fox… les studios hollywoodiens ont aujourd’hui deux impératifs, deux arbitrages, concède Philippe Guedj. D’un côté, le résultat comptable, la cote en Bourse, et de l’autre, l’image de "marque", pour ne pas s’annihiler la base de fans et pour s’assurer de bonnes ventes en produits dérivés. Or, de ce point de vue, Disney a fait un sans-faute avec Marvel, au-delà de la qualité plus ou moins bonne des productions. » Mais le géant n’est pas étranger aux pratiques de Warner, ni à l’abri d’écorner une de ses images de marque.

Ainsi, Rogue One, le premier spin-off de Star Wars, connaît actuellement des coulisses mouvementées, avec de nouvelles scènes tournées non pas par le réalisateur officiel, Gareth Edwards (Godzilla), mais par Tony Gilroy (la saga Jason Bourne), appelé à la rescousse par le studio. Ça ne vous rappelle rien ? Il n’y a pas si longtemps, dans une galaxie pas si lointaine…