«Elle»: Isabelle Huppert n'avait pas l'impression d'être «exposée ni surexposée»

INTERVIEW L'actrice a confié à «20 Minutes» comment elle avait composé son personnage de femme violée pour Paul Verhoeven...

Caroline Vié

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Isabelle Huppert dans Elle de Paul Verhoeven
Isabelle Huppert dans Elle de Paul Verhoeven — SBS Distribution

Paul Verhoeven et Isabelle Huppert sont repartis bredouilles du Festival de Cannes. Elle, conte pervers qui suit une femme tentant de vivre normalement après avoir été violée, est pourtant un bijou vénéneux qui offre un rôle en or à l’actrice. Epaulée par Virginie Efira et Laurent Lafitte, tous deux à contre-emploi, la star éblouit dans une performance extrême aussi puissante que celle qu’elle avait donnée dansLa Pianiste (2000) de Michael Haneke. Thriller sexy et violent inspiré de Oh… de Philippe Djian, le film en retrouve le suspense haletant et l’humour glacial. Isabelle Huppert a confié à 20 Minutes comment elle a travaillé avec le réalisateur de Starship Troopers (1997), Robocop (1987) et Basic instinct (1992).

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Qui est la femme que vous incarnez dans Elle ?

C’est quelqu’un qui a vécu des choses très dures que Paul Verhoeven dévoile petit à petit. Elle a une capacité de résistance phénoménale qui lui permet de s’en tirer par le simple fait d’être en vie. Cela communique une forme d’humanité à cette femme, un mot qui peut paraître surprenant quand on parle du cinéma de Verhoeven mais que je trouve approprié. Il y a chez Paul beaucoup de compréhension et de tendresse pour ses héroïnes.

C’est son côté froid, comme indifférent face à l’adversité, qui vous a séduite ?

Elle n’est pas indifférente à ce qui lui arrive. On sent une certaine vulnérabilité. C’est en cela que le personnage nous fait accéder au mystère féminin, à sa fragilité. Elle ne se sert pas d’armes masculines pour se tirer d’affaires. C’est une femme contemporaine.

Était-ce un personnage difficile à créer ?

Les difficultés d’un rôle doivent être résolues par la mise en scène et c’était le cas ici. Pour Elle, les angoisses étaient inversement proportionnelles à la difficulté qu’on a à recevoir le film quand on est dans la salle. On a beaucoup discuté en amont, Paul et moi.

Estimez-vous qu’il s’agit de l’un de vos rôles le plus durs ?

Il m’a fallu m’immerger totalement dans le film. On a tourné douze semaines non-stop. J’étais là tous les jours car j’étais de tous les plans. Cela n’était pas difficile mais plutôt jouissif. Verhoeven est un metteur en scène vraiment exceptionnel. En arrivant sur le plateau, je savais ce que j’avais à faire. Le personnage avait grandi en moi pendant les quelques semaines qui précédaient le tournage.

Les scènes de viol ont-elles été pénibles à filmer ?

Ce genre de scènes est très technique et très physique mais pas vraiment pénible. Ce n’est pas comme si on se précipitait avant d’avoir réfléchi. On répète beaucoup et tout est découpé. Chaque plan est décidé. On a l’impression que je me dévoile beaucoup parce que la séquence est très violente. Pourtant, je n’avais pas l’impression d’être exposée, ni surexposée.

En quelle langue Paul Verhoeven vous dirigeait-il ?

On communiquait en français car Paul le parlait déjà en arrivant et il a eu à cœur de maîtriser la langue pour avoir une relation la plus directe possible avec l’équipe et les comédiens. J’étais parfois tentée de m’adresser à lui en anglais et j’avais tort car il me répondait en français. Même dans les situations stressantes d’un tournage, il saisissait la moindre nuance de ce qu’on lui disait avec une précision sidérante.

Comment avez-vous choisi l’apparence du personnage ?

L’élaboration du costume est toujours un élément capital pour que le rôle s’incarne peu à peu à l’intérieur de soi. C’est là qu’on adopte une attitude, une manière de marcher. On a créé cette femme qui a de l’argent et un certain standing par petites touches. On a travaillé les couleurs et les formes. C’est au fur à mesure que l’on commence à rencontrer une autre personne que soi. Elle n’était notamment pas quelqu’un qui marche à plat : elle porte des talons, elle marche avec des talons. L’expression corporelle a ensuite découlé de la connaissance intime du personnage.

Vous aimez tout contrôler, vous est-il arrivé de faire fausse route sur un tournage ?

Même si j’arrivais sur un plateau et que je me dise que je me suis trompée, je pense que je parviendrais quand même à en tirer quelque chose. Je crois que le cinéma fait feu de tout bois, c’est comme un ogre qui arrive à digérer ce qui se passe mal. On finit toujours par sauver des éléments. A moins de se retrouver au cœur d’un désastre total. Cela ne m’est encore jamais arrivé.

Les extrêmes vous attirent pour choisir vos personnages ?

Les extrêmes apparaissent dans les personnages qu’on me propose. J’ai l’impression que je les traverse avec une certaine normalité qui, je l’espère, me permet d’éviter la caricature. C’est de cela que naît le trouble du film. Je n’ai pas l’impression de jouer les extraterrestres. Cela dit cela ne me déplairait pas. Je me serais bien vue dans Starship Troopers !

Vous sentiriez-vous capable de jouer quelqu’un qui n’a aucun point commun avec vous ?

A une époque j’aurais dit non, jamais ! Maintenant, je sais que la plupart du temps, je n’ai rien à voir avec le personnage que j’incarne. Les gens s’imaginent l’inverse peut-être parce que je suis convaincante… La vérité est que la nature humaine est suffisamment complexe pour qu’on puisse trouver en soi les éléments nécessaires pour chaque rôle.