Festival de Cannes: Jarmusch, Jodorowsky, Manivel et Leprince-Ringuet en artistes du verbe incarné

BANDE A PART Il n'y a pas que le sang ou le sexe dans la vie, il y a aussi la poésie...

Stéphane Leblanc

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Poésie sans fin d'Alejandro Jodorowsky Lancer le diaporama
Poésie sans fin d'Alejandro Jodorowsky — LE PACTE

Il est frappant de voir que cette 69e édition aura été marquée par un festival de scènes dénudées (les amours saphiques de Mademoiselle, la sodomie de Rester verticale, Kristen Stewart topless dans Personal Shopper…), des litres de sang écoulés (Ma LouteNeon Demon) et des actes revendiqués de pure poésie…

Car oui, cette année à Cannes, de vrais poètes arpentaient la Croisette. Pas seulement avec de jolis bouts-rimés, mais de l’imagination à revendre et un sens aigu de la mise en scène…

Le plus secret : Jim Jarmusch avec « Paterson »

Paterson de Jim Jarmusch
Paterson de Jim Jarmusch - LE PACTE

Un jeune conducteur de bus et sa femme vivent d’amour et d’eau fraîche, de poèmes et de cookies. « Paterson rend hommage à la poésie des détails, des variations et des échanges quotidiens », note Jim Jarmusch. La poésie de ce film en compétition, se veut, selon le réalisateur américain, « un antidote à la noirceur et à la lourdeur de ce qu’on trouve dans les drames et le cinéma d’action ».

Plus que l’intrigue ou ses péripéties (un chien, un carnet secret), le cinéaste insiste sur le climat qu’il a souhaité créer : « Paterson est un film que le spectateur devrait laisser flotter sous ses yeux, comme des images qu’on voit par la fenêtre d’un bus qui glisse, comme une gondole, à travers les rues d’une petite ville oubliée. » Les images sont superbes : aux poèmes murmurés par Adrian Driver répondent les éléments de décors exubérants dessinés par sa partenaire Golshifteh Farahani.

>> A lire aussi : Pourquoi on aime à la folie «Paterson» de Jim Jarmusch

Le plus exubérant : Alejandro Jodorowsky avec « Poésie sans fin »

Poésie sans fin d'Alejandro Jodorowsky
Poésie sans fin d'Alejandro Jodorowsky - LE PACTE

Adan Jodorowsky, le propre fils du réalisateur, joue le rôle de son père quand il était un jeune homme de 20 ans qui choisit la poésie pour s’opposer à sa famille et découvrir l’amour dans l’effervescence intellectuelle et artistique du Santiago des années 1940 au Chili.

« A cette époque, la poésie, c’était la possibilité de me séparer de mon père, ma mère et de toute la famille, confie à 20Minutes le cinéaste Alejandro Jodorowsky. Je l’interprète dans le film comme un symbole de la réalisation de soi. » C’est un autre fils du réalisateur, Brontis, qui incarne le père de réalisateur à l’écran. Parmi les amis du poète, des femmes exubérantes, une chanteuse soprano (Pamela Flores), une chorégraphe américaine ( Carolyn Carlson), une danseuse japonaise ( Kaori Ito). Poésie sans fin était présenté à la Quinzaine des réalisateurs.

Le plus engagé : Damien Manivel avec « Le Parc »

Le Parc de Damien Manivel
Le Parc de Damien Manivel - SHELLAC

Son premier film s’appelait Un jeune poète. C’est dire si Damien Manivel s’intéresse à la poésie, « cette chose à la fois inutile et vitale, et qui fait sens » comme la qualifie ce jeune réalisateur qui vient du milieu « de la danse contemporaine ». Le Parc, son second long-métrage présenté dans la section Acid, prend l’apparence d’un long poème, mi-réaliste, mi-fantastique.

L’histoire d’une rencontre entre adolescents, « une chorégraphie de l’hésitation et de l’élan amoureux, du premier regard à la séparation », précise Damien Manivel. Avec l’épreuve du chagrin, qu’il s’agit de traverser, la belle idée, de nuit et à reculons. « J’ai construit mon récit ainsi, avec ce basculement à mi-chemin quand la nuit tombe. » Pour le rôle féminin, Damien Manivel a choisi une jeune acrobate (Naomie Vogt-Roby) car la poésie des situations se doit d’être accompagnée « d’une attention au geste, comme dans le cinéma burlesque ».

Le plus explicite : Grégoire Leprince-Ringuet avec « La Forêt de quinconces »

La Forêt de quinconces de Grégoire Leprince-Ringuet
La Forêt de quinconces de Grégoire Leprince-Ringuet - ALFAMA FILMS

Le comédien, révélé à 14 ans dans Les Egarés d’André Téchiné, avoue avoir « toujours rêvé d’être celui qui dit "Action !" au cinéma ». Et pour sa première réalisation, sélectionnée hors compétition, Grégoire Leprince-Ringuet n’a pas choisi la facilité puisque son histoire d’amour tumultueuse est entièrement dialoguée… en vers. « Etrangement, la contrainte a été très libératrice : les rimes et la métrique guident l’écriture. Il fallait que l’oreille du spectateur soit simplement charmée par un aspect de la langue enchanteur, en même temps que la parole poétique se confonde avec des éléments quotidiens. »

Rien de gratuit dans La Forêt de quinconce, où la fonction des vers apporte « de la couleur et du rythme dans la signification », comme chez Baudelaire et « sa façon sublime d’écrire des poèmes qui se passent dans la rue ». Et le jeune réalisateur recourt lui aussi parfois à la chorégraphie pour faire passer ses alexandrins.