«Le Fils de Saul»: Une plongée singulière dans l'enfer d'Auschwitz

CINEMA En prenant le parti de ne suivre qu'un seul protagoniste, le film de Laszlo Nemes se distingue de la plupart des fictions réalisées sur le thème des camps de concentration…

Stéphane Leblanc

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Le Fils de Saul
Le Fils de Saul — Ad Vitam

C’était le film le plus impressionnant du 68e festival de Cannes, lauréat du Grand prix du jury, qui récompense les grands films, du moins les plus audacieux. Le Fils de Saul, de Laslo Nemes, repose sur des témoignages réels, avec ce qu’il faut de fiction dedans. Et un suspense aussi insoutenable que l’histoire qu’il raconte…

Un suspens haletant

L’extermination des juifs n’est pas exactement le sujet du film, même s’il se passe à Auschwitz pendant la guerre. Le Fils de Saul raconte l’histoire singulière de Saul Ausländer, membre des Sonderkommandos, ces prisonniers juifs contraints de conduire les déportés dans les chambres à gaz. Au début du film, Saul croit reconnaître son fils parmi les victimes.

Tandis que les autres Sonderkommandos organisent la rébellion d’octobre 1944, lui n’a qu’une obsession, au péril de sa vie : trouver un rabbin qui dira le kaddish afin d’enterrer dignement l’enfant. Tout le film se trame autour de cette unique action confrontée au chaos ambiant, ce qui induit un suspense haletant.

Une histoire originale

Laszlo Nemes, réalisateur hongrois de 38 ans, signe là son premier long-métrage, après avoir étudié le cinéma à Paris. Le sujet le touchait particulièrement car une partie de sa famille a été décimée à Auschwitz.

Laszlo Nemes Laszlo lors de la conférence de presse pour la présentation de son film "Le Fils de Saul" le 15 mai 2015 à Cannes - ANNE-CHRISTINE POUJOULAT AFP


Conscient de la difficulté de représenter un camp d’extermination au travail, il avait confié à Cannes avoir voulu trouver un angle précis, réduit, et déterminer une histoire aussi simple et archaïque que possible. « J’ai choisi un regard, celui d’un seul membre du Sonderkommando en me tenant rigoureusement à son point de vue : je montre ce qu’il voit, ni plus ni moins. » On suit Saul Ausländer à la trace du début à la fin et on ne le lâche plus. On entend tout – les ordres, les cris, les bruits sourds des portes qui s’ouvrent et se ferment, on sent le chaos comme dans les forges de l’enfer, mais l’horreur reste le plus souvent hors champ. Tout ce qui n’est pas focalisé sur le personnage reste flou, indéfini. 

Un point de vue historique

C’est un film de fiction, mais Laszlo Nemes n’invente quasiment rien. Le réalisateur hongrois s’inspire d’un livre de témoignages publié par le Mémorial de la Shoah, Des voix sous la cendre, connu également sous le nom des « rouleaux d’Auschwitz ». Des textes écrits par des membres des Sonderkommandos, enterrés et cachés avant la rébellion d’octobre 1944, puis retrouvés des années plus tard. Ils décrivent leurs tâches quotidiennes, l’organisation du travail, les règles de fonctionnement du camp et de l’extermination des Juifs. « Un texte incroyable d’intensité », estime le réalisateur.

Une absence totale de sentiments

Laszlo Nemes ne joue à aucun moment sur l’empathie, l’identification, l’apitoiement ou la victimisation. Pas de sentiments à Auschwitz, comme le rappelle Claude Lanzmann dans son documentaire Shoah. « Vous savez, ressentir, là-bas… C’était très dur de ressentir quoi que ce soit : imaginez, travailler jour et nuit, parmi les morts, les cadavres, vos sentiments disparaissent, témoignait Abraham Bomba, membre d’un Sonderkommando, interviewé par le réalisateur français. Vous étiez mort au sentiment, disait-il, mort à tout… »