VIDEO. Cinéma: Une androïde à l'affiche du film japonais «Sayonara»

CINEMA Le robot humanoïde Geminoid F donne la réplique à une humaine dans le film de Koji Fukada…

Mathias Cena

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 	Geminoid F et Bryerly Long dans «Sayonara», un film du réalisateur japonais Koji Fukada.
Geminoid F et Bryerly Long dans «Sayonara», un film du réalisateur japonais Koji Fukada. — 2015

De notre correspondant à Tokyo,

Elle n’oublie jamais son texte et ne fait que très peu de caprices de stars. Avec son charme tout robotique, Geminoid F a décroché l’un des rôles principaux de Sayonara, un film du Japonais Koji Fukada, en compétition au Festival international de Tokyo qui s’est achevé samedi.

Agée de quelques années à peine, Geminoid F n’est pas une débutante pour autant: elle a fait ses débuts sur scène en 2010 dans la pièce de théâtre dont est adapté Sayonara (« adieu », en japonais), un huis clos entre la machine humanoïde et une jeune femme atteinte d’une maladie incurable.

Quand l’actrice mécanique donne la réplique à sa partenaire humaine, en japonais et en anglais, les moteurs qui gouvernent son visage de siliconent lui donnent des airs énigmatiques. « Les robots ont atteint un stade qui leur permet d’avoir des expressions dont même les humains ne sont pas capables », s’enthousiasme son créateur, le spécialiste des androïdes Hiroshi Ishiguro, qui dit vouloir « apprendre du théâtre pour rendre son robot plus humain ».

De g. à dr., le réalisateur Koji Fukada, les actrices Geminoid F et Bryerly Long et le roboticien Hiroshi Ishiguro lors de la présentation de «Sayonara» au Festival international du film de Tokyo. - M.CENA / 20 MINUTES

« Un nouveau genre de théâtre de marionnettes »

Koji Fukada, lui, explique avoir voulu porter la pièce au cinéma dès le moment où il a vu Geminoid F franchir la « uncanny valley » (le stade où les robots qui ressemblent à l'humain sans pour autant l'égaler nous mettent mal à l'aise) sur les planches. Le réalisateur, qui signe à 35 ans son troisième long métrage après Hospitalité et Au revoir l’été, deux œuvres aux accents rohmériens, raconte ses interrogations sur « la part d’humain dans l’androïde, mais aussi la part d’androïde dans l’humain ».

Face à Geminoid F, l’actrice américaine Bryerly Long, qui reprend également son rôle de Tanya dans le film, a effectivement dû adapter son jeu pour interagir avec cette comédienne synthétique qui lui évoque « un nouveau genre de théâtre de marionnettes ». Dans les scènes entre ces deux personnages économes de leurs mouvements, les regards du robot semblent parfois plus expressifs et sa voix pré-enregistrée, moins monotone que ceux de l’actrice de chair et d’os.

Fin du monde

Pour adapter à l’écran la pièce qui durait à l’origine 15 minutes, Koji Fukada a choisi de l’inscrire dans un « futur proche » inspiré de la catastrophe de Fukushima. Le film se déroule deux mois après l’explosion de 13 réacteurs nucléaires, alors que l’ordre d’évacuation du Japon entier est donné et que chacun attend son tour pour pouvoir quitter l’Archipel. Une ambiance de fin du monde à même de faire « "sentir" la mort » et de « montrer la solitude de cette femme », explique-t-il. Koji Fukada, qui se défend d’avoir voulu faire un film anti-atome, juge cependant que son scénario-catastrophe est « le plus plausible dans un pays qui possède plus de 40 réacteurs nucléaires».

La présence de l’androïde, dans un rôle finalement secondaire de « robot-compagnon », permet d’évoquer des thèmes qui échappent à son esprit de machine, comme celui de la mort. Ou celui de la discrimination, alors que le film suggère un ordre d’évacuation décidé selon le casier judiciaire ou la nationalité. Tanya est elle-même une réfugiée sud-africaine au Japon à qui son statut empêche, de manière ironique, de quitter le pays.

Cette trame, absente de la pièce originale, Koji Fukada dit l'avoir puisée dans l’après-11 mars 2011 : « Parmi les victimes de la catastrophe, il n’y avait pas que des Japonais. Il y avait aussi des visiteurs, des immigrés, des touristes, des réfugiés... J’ai été marqué à cette époque par les mots "Ganbaro Nippon" ["allez le Japon !"]», devenus la devise d’un pays qui tentait de reprendre pied, mais qui « niaient la diversité des gens qui souffraient ». Dans le film de Fukada, Sud-Africains, Japonais, Coréens, tout le monde souffre, sous les yeux du robot, dont le nom apparaît en troisième position au générique.