Festival de Cannes: Natalie Portman moins radicale que Laszlo Nemes sur la question juive

CINEMA Une trame romanesque chez Natalie Portman, des partis pris formels plus affirmés chez Laszlo Nemes. Deux façons différentes d'évoquer l'histoire des Juifs au XXe siècle...

De notre envoyé spécial à Cannes, Stéphane Leblanc

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Le Fils de Saul, de Laszlo Nemes Lancer le diaporama
Le Fils de Saul, de Laszlo Nemes — AD VITAM

Deux pans de l’histoire des Juifs d’Europe centrale sont abordés ce vendredi à Cannes, au travers de premiers films très attendus: Le Fils de Saul de Laszlo Nemes sur le quotidien des Sonderkommandos, ces prisonniers juifs contraints d’assister les nazis dans leur plan d’extermination, et Une histoire d’amour et de ténèbres de Natalie Portman sur la vie d’une famille juive immigrée en Palestine après la seconde guerre mondiale.

Quels liens avec le sujet ?

Les deux réalisateurs ont un tous les deux un lien avec les histoires qu’ils racontent. Natalie Portman, qui vit aujourd'hui à Paris, est née à Jérusalem, ville qu’elle a quittée à l’âge de 3 ans avec sa famille pour partir vivre aux Etats-Unis. Hongrois de 38 ans, Laszlo Nemes a lui aussi vécu à Paris. Une partie de sa famille a été décimée dans le camp d’extermination d’Auschwitz.

Quelle source d’inspiration ?

Les deux films se basent sur la force de témoignages. Celui de Natalie Portman est tiré du livre autobiographique de l’Israélien Amos Oz, écrivain né à Jérusalem mais dont la famille, moitié ukrainienne et moitié polonaise, a fui l’antisémitisme pour rejoindre la Terre promise avant la naissance de l’Etat d’Israël. Le film de Laszlo Nemes s’inspire d’un livre publié par le Mémorial de la Shoah, Des voix sous la cendre, connu également sous le nom des « rouleaux d’Auschwitz ». Des textes écrits par des membres des Sonderkommando, enterrés et cachés avant la rébellion d’octobre 1944, puis retrouvés des années plus tard. Ils décrivent leurs tâches quotidiennes, l’organisation du travail, les règles de fonctionnement du camp et de l’extermination des Juifs. « Un texte incroyable d’intensité », selon Laszlo Nemes.

Quel point de vue adopter ?

Laszlo Nemes avait conscience de la difficulté de représenter un camp d’extermination au travail. « Je voulais trouver un angle précis, réduit, et déterminer une histoire aussi simple et archaïque que possible. J’ai choisi un regard, celui d’un seul membre du Sonderkommando en me tenant rigoureusement à son point de vue : je montre ce qu’il voit, ni plus ni moins. » On le suit à la trace du début à la fin et on ne le lâche plus. On entend tout – les ordres, les cris, les bruits sourds des portes qui s’ouvrent et se ferment, on sent le chaos, mais l’horreur reste le plus souvent hors champ. « Les films ont souvent tendance à vouloir trop montrer », estime le jeune réalisateur. Le film de Natalie Portman est beaucoup plus exhaustif et explicatif. Il se focalise sur le destin tragique de la mère d’Amos Oz, mais fait des allers-retours permanents entre la petite et la grande histoire, les rapports entre la famille juive et de ses voisins arabes ayant un peu naïvement tendance à vouloir expliquer le conflit israélo-palestinien.

Quel destin raconter ?

L’histoire du Sonderkommando Saul Ausländer est singulière. Au début du film, il croit reconnaître son fils parmi les victimes de la chambre à gaz. De là va naître une obsession : trouver un rabbin qui dira le kaddish et l’enterrer. Tout le film se concentre sur cet unique point de vue et cette seule action, créant un suspense haletant. Natalie Portman incarne la mère d’Amos Oz, qui s’avère être le personnage principal d’une épopée romanesque, certes tragique, mais de facture classique aussi bien dans sa construction que sa réalisation. Le film fonctionne en apposant des scènes de reconstitution sur la voix off du narrateur. C’est assez joliment fait, mais cela n’a évidemment ni l’ambition ni la puissance évocatrice du film de Laszlo Nemes.