«Tout le monde, dans la salle, doit être une fille de 15 ans»

Propos recueillis par Alice Antheaume

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Céline Sciamma, réalisatrice, sort à peine de la Fémis, l’école des métiers du cinéma. «J'ai eu un trajet express», sourit-elle. En effet, de son scénario de fin d’études, elle a tiré son premier film, «Naissance des pieuvres», sélectionné à Cannes pour la sélection «un certain regard». «Un film sur les filles, joué et fait par des filles», résume-t-elle. Mais «Naissance des pieuvres» est plus encore: il évoque la difficulté d’aimer à l’adolescence. Interview.

Pourquoi ce titre, «Naissance des pieuvres»?

Pour moi, la pieuvre est ce monstre qui grandit dans notre ventre quand nous tombons amoureux, cet animal maritime qui lâche son encre en nous. C’est ce qui arrive à mes personnages dans le film, trois adolescentes, Marie, Anne et Floriane. Et justement, la pieuvre a pour particularité d’avoir trois cœurs.

La première scène de votre film se déroule dans les vestiaires d’une piscine, où se prépare une équipe de filles avant une performance de natation synchronisée. Drôle d’univers pour un film, non?

A 14 ans, j’ai eu une révélation en assistant, depuis les gradins, à un spectacle de natation synchronisée. J’étais vraiment impressionnée et en sortant, je pensais avoir raté ma vie. Car face à ces filles qui alliaient puissance et féminité, j’étais encore à l’état de mollusque.

En surface, les nageuses sourient, mais sous l’eau, ça s’agite. C’est un sport exclusivement féminin qui s’acharne à gommer l’effort en soulignant les signes extérieurs de féminité - car il faut voir le folklore: maquillage à outrance, maillots colorés, cheveux gélatinés. Ce sport est révélateur de ce que l’on demande aux femmes: être des combattantes de l’ombre. Le paraître avant tout!

Dans votre film, vos trois héroïnes, qui n’ont pourtant que 14, 15 et 16 ans, vont et viennent assez librement. Où sont les parents?

L'absence de parents est un parti pris. J’ai voulu évacuer la figure parentale pour ne pas tomber dans le stéréotype des parents qui représentent la loi. Je préférais me concentrer sur ce que vivent les trois filles du film. Par ailleurs, les parents sont les ennemis du désir naissant. Or précisément, j’ai voulu montrer que le désir, à l’adolescence, est un moment sans loi. Si le père d’une des héroïnes était apparu, tous les papas se seraient reconnus en lui. Mais là, je ne laisse pas le choix aux spectateurs, ils sont obligés de s’identifier aux personnages. Tout le monde, dans la salle, doit être une fille de 15 ans.

Comment avez-vous conçu la scène où l’une des héroïnes se fait déflorer par son amie?

Cette scène est une fiction. J’avais vu sur des blogs que certaines filles se demandaient comment se débarrasser de leur virginité. Des médecins leur donnaient des techniques, dont l’une était digitale.

Mais ce qui m’intéresse dans cette scène, c’est le rapport de forces. Marie, qui déflore Florianne, est dans l’amour et le sacrifice pour son amie, laquelle utilise Marie comme un service. C’est une scène à la fois d’action et d’émotion: tout se passe sur les visages de deux personnages.