«Taxi Téhéran» ou comment faire un film quand on a interdiction de tourner

CINEMA Le réalisateur iranien Jafar Panahi brosse le portrait haut en couleurs d'une société verrouillée...

Stéphane Leblanc

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Tout le monde filme dans Taxi Teheran... sauf le réalisateur Jafar Panahi
Tout le monde filme dans Taxi Teheran... sauf le réalisateur Jafar Panahi — Jafar Panahi Film Productions

Depuis 2010, Jafar Panahi n'a plus le droit de réaliser des films, ni de répondre à des interviews ni de quitter l'Iran. Après avoir contourné une première fois la censure, en 2011, avec Ceci n'est pas un film, le cinéaste récidive avec Taxi Téhéran.

Déguisé en chauffeur de taxi, Jafar Panahi sillonne les rues de la ville avec ses passagers qui évoquent, le temps d'une course, quelques-unes des problématiques de la société iranienne d'aujourd'hui. Comment ce nouveau pied de nez au régime iranien est-il possible?

Jafar Panahi veut «faire rentrer la ville dans un taxi»

Après deux films tournés dans son appartement, Jafar Panahi avait envie de prendre l’air et le pouls de sa ville. Mais il savait que «placer sa caméra dans la rue provoquerait immédiatement un danger pour l’équipe et l’arrêt du film», comme il le raconte dans la note qui accompagne le film. Un jour, alors qu’il écoutait la conversation des passagers avec qui il partageait un taxi, l’étincelle jaillit: «Si mes premiers films se passaient tous dans la ville, pourquoi ne pas essayer de faire rentrer la ville dans un taxi?»

Jafar Panahi prend les censeurs au mot

Dans Ceci n’est pas un film, Jafar lisait son scénario devant la caméra d’un ami et faisait monter le suspense en émaillant l’intrigue de nouvelles de son procès. «On ne m'a pas interdit d'écrire, ni de jouer la comédie», disait-il alors, frondeur. Cette fois encore, il ne filme pas vraiment lui-même, puisque ses caméras, au nombre de trois, sont accrochées à l’habitacle. Il  joue –discrètement- le chauffeur de taxi et on comprend très vite que ses passagers sont des comédiens (des amis et des proches, non professionnels).

Jafar Panahi reste le plus discret possible

Pour la préparation du film, Jafar Panahi dit avoir essayé de filmer de vraies conversations avec son portable. «Eteins ton gadget pour qu'on puisse ici au moins parler à notre aise», lui a-t-on rétorqué. «J'ai compris que je ne pourrais pas faire un documentaire», dit-il. Mais une fiction, pourquoi pas. «Son film est très écrit», confirme la distributrice du film Hengameh Panahi (aucune lien de parenté). Mais c'est surtout pour le montage que le cinéaste a redoublé d'attention, en prenant soin de dissimuler les séquences montées dans des lieux différents.

Jafar Panahi laisse les autres filmer

la plupart des personnages du film ont quelque chose à se reprocher. «Surtout, ils vont tous, à un moment donné, avoir une bonne raison de filmer, note Hengameh Panahi, alors que le cinéaste prend garde évidemment de le faire lui-même». Jafar Panahi fait partie des rares, avec sa nièce espiègle et son amie avocate interdite de plaider, à adopter un comportement irréprochable. Cela lui jouera d'ailleurs un tour à la fin du film. 

Jafar Panahi critique sans juger

Qu'ils soient voleurs ou escrocs, le cinéaste ne juge pas ses personnages. «En Iran, il n’y a jamais qu’une seule vérité», rappelle Hengameh Panahi. Cette façon subtile de brosser un portrait de la société, sans bons ni méchants, attise la curiosité des occidentaux depuis Une séparation. Taxi Téhéran, Ours d’or comme le film d'Asghar Farhadi, procède de la même volonté de refléter l'Iran dans sa finesse et sa complexité.

Jafar Panahi fait l’unanimité à l'étranger

«Les censeurs étaient furieux que le film soit sélectionné à Berlin et ils ont protesté, raconte Hengameh Panahi, mais la femme de Jafar et sa nièce ont quand même obtenu leur visa pour se rendre à Berlin. Et il est probable que les autorités sont finalement très fières de voir un de leurs artistes récompensé». Asghar Farhadi disait la même chose après son ours d'or et son oscar pour Une Séparation.

Jafar Panahi accepte le danger

«Le soutien des festivals est important, mais si Jafar a fait le choix de rester en Iran, contrairement à Makhmalbaf ou à Kiarostami qui tournent aujourd’hui à l’étranger, c’est parce qu’il tient à filmer la société iranienne et qu'il voudrait que ses films soient vus par le public iranien», explique Hengameh Panahi. Comme après Ceci n’est pas un film, où Jafar Panahi narguait déjà la censure, aucune mesure de rétorsion n'a été annoncée. En plus des différentes interdictions qui le frappe, le cinéaste reste quand même sous le coup d'une condamnation à six ans de prison. Et, à part son premier Le Ballon Blanc (Caméra d'or à Cannes en 1995), ses films ne sont jamais sortis en Iran.