«Leviathan»: Un drôle de drame trempé dans la vodka et imbibé de méchanceté

CINEMA Dans la Russie d’aujourd’hui, un homme compte sur son bon droit pour conserver sa maison alors que le maire de son village va tout faire pour se l’approprier…

Stéphane Leblanc

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Leviathan
Leviathan — Pyramide distr.

Leviathan, c’est le nom d’un monstre marin évoqué dans la Bible et popularisé par la baleine de Moby Dick. Mais c’est aussi une métaphore de l’Etat qui donne sa protection aux citoyens en échange de leur liberté, pour le philosophe anglais Thomas Hobbes, qui en fit le titre du plus célèbre de ses livres. C’est cette idée que développe le film d’Andrei Zviaguintsev.

Si le cinéaste russe a reçu pour ce film le prix du scénario au festival de Cannes, c’est parce que l’histoire qu’il raconte est proprement hallucinante. «Je me suis inspiré d’un fait divers réel, dit-il, l’histoire d’un Américain de 52 ans, soudeur de profession, dont la maison était convoitée par un grand groupe industriel bien décidé à le faire céder en lui rendant la vie impossible, avec la complicité de la mairie, de la police et des pouvoirs publics.»

Squelettes de baleine et cimetière marin

Pour réaliser Leviathan, il a suffi de déplacer l’action du Colorado au bord de la mer de Barents, au nord de la Russie, avec ses squelettes de baleine, son cimetière marin et la maison où vit Kolya, sa jeune épouse et le fils d’un précédent mariage. Un jour, le maire du village décide de s’approprier la propriété de Kolya. Ils boivent un coup de vodka, le maire fait une proposition, mais sûr de son bon droit, Kolya croit pouvoir refuser...

Leviathan montre ce qui, dans la Russie de Poutine, aurait pu sembler impossible à porter à l’écran: le combat d’un homme seul contre tous les pouvoirs, administratif, judiciaire, policier et même religieux, qui décident de s’acharner contre lui. «Mon scénariste Oleg Neguine et moi avions conscience d’aller loin dans la critique de l’Etat… Mais nous étions convaincus de l’absolue vraisemblance de l’intrigue, de la brûlante vérité de la situation. Comme des samouraïs qui se dévouent corps et âme, nous étions prêts à mourir pour ce film... »

En guise de réaction première, le film a beaucoup fait rire dans la grande salle du Palais des festivals, à Cannes. Par son vertigineux ballet de bouteilles de vodka (on boit beaucoup dans Leviathan). Ou pour son pique-nique qui s’achève en séance de tir à la carabine sur des portraits de dignitaires russes, de Staline à Gorbatchev. «Je n’ai pas apporté Eltsine, souligne l’initiateur du jeu de massacre, car on n’a pas le recul historique…» «Je pensais bien que ce genre de répliques ferait sourire. Mais pas au point de faire hurler de rire une salle entière: c’en était gênant pour qui voulait entendre les dialogues suivants», raconte Zviaguintsev, légèrement pincé (sans rire) et froissé sur ce coup-là.

Effroyables rebondissements

L’humour mordant du film est pourtant salutaire, pour supporter les effroyables rebondissements de l’histoire de cet homme ordinaire face à un Etat omnipotent et corrompu dans une ville du bout du monde... On garde en tête la beauté des images et quelques séquences renversantes. Il y a des références bibliques, bien sûr, mais aussi tout un pan de la littérature qui défile, de Tchekhov à Dostoïevski en passant par Kleist et Nietzsche, dans ce Leviathan trempé dans la vodka et imbibé de méchanceté et d’immoralité…