«L’impression d’échapper à mon propre destin»

Recueilli par Caroline Vié

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André Téchiné, réalisateur de «J’embrasse pas» et «Les égarés», retrouve Emmanuelle Béart pour «Les Témoins», un film fort qui évoque les premiers malades atteints du sida au milieu des années 80. Un trio de bourgeois et un jeune provincial y découvrent, chacun à sa manière, l’horreur de cette peste moderne. Michel Blanc, Sami Bouajila et Johan Libéreau sont également à l’affiche de cette chronique qui célèbre le bonheur d’être en vie. Rencontre avec un cinéaste passionné.

Pourquoi revenir sur les « années sida » en 2007?

C’était une façon de lutter contre l’oubli. Il faut se souvenir que lorsque la maladie est apparue, certains ont pensé qu’elle était une punition contre les minorités qui en étaient principalement frappées comme les junkies et les homosexuels. J’avais envie de rappeler cela et aussi de montrer des personnages qui évaluent le prix de la vie après avoir eu peur d’être touchés pas le virus et avoir vu ses effets sur ceux qui en sont atteints.

Comment avez-vous vécu ces années?

J’ai le sentiment d’appartenir à cette génération qui a été frappée de plein fouet par la maladie. J’ai eu comme l’impression d’échapper à mon propre destin. J’ai vu beaucoup d’amis fauchés par le sida. Je ressens donc un devoir de mémoire à leur égard.

Comment avez-vous géré les changements de ton du film?

Je n’avais pas pour but de faire pleurer dans les chaumières. J’ai souhaité que le spectateur soit aussi touché pendant les moments de joie que ressentent les personnages que pendant ceux où ils souffrent profondément. Tout était une question d’équilibre.

La scène d’amour entre hommes était-elle difficile à tourner?
Je voulais «appeler un chat un chat» sans pour autant tomber dans la vulgarité ou la pornographie. Il ne fallait pas placer le spectateur en position de voyeur. Cette scène est un hymne à la vie et à l’amour.

Pourquoi avoir choisi de faire commenter l’action par la voix off d’Emmanuelle Béart?
C’est une idée que m’est venue après avoir vu «Le secret de Brokeback Mountain». Quand j’ai découvert que le roman avait été écrit par une femme, je me suis demandé comment une romancière a pu avoir le désir de raconter cette histoire d’amour entre deux hommes dont elle est exclue. Emmanuelle a su se glisser avec une justesse éblouissante dans ce personnage de femme de lettres déchirée par des sentiments violents.

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