Nuri Bilge Ceylan: «J'envie la liberté des écrivains»

CINEMA Retour avec son réalisateur sur un film splendide et passionnant palmé d'or cette année à Cannes...

Stéphane Leblanc

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Nuri Bilge Ceylan à Paris en juillet 2014
Nuri Bilge Ceylan à Paris en juillet 2014 — S.Leblanc/20minutes

Fouillant l’âme de ses personnages de fond en comble, usant de ressorts psychologiques d’une finesse incomparable, jouant avec subtilité des contrastes entre une intimité bouillonnante et l’immensité des paysages enneigés de la Cappadoce, en Anatolie, le réalisateur turc Nuri Bilge Ceylan prend le temps, dans Winter Sleep, de laisser éclater des disputes mémorables entre un vieil acteur à la retraite, ses voisins et ses proches. Adaptées de nouvelles de Tchekhov, les multiples péripéties qui se trament au cours de ce film hors du commun sont d’autant plus captivantes qu’elles sont universelles.

Depuis Uzak, en 2003, tous vos films ont été primés à Cannes. Recevoir pour la première fois une Palme d’or, ça change quoi?

Ma façon de travailler ne devrait pas beaucoup s’en ressentir. Ce qui va changer, c’est surtout le regard du public vis-à-vis de mes films. En Turquie, Winter Sleep a déjà attiré plus du double de spectateurs par rapport à Il était une fois en Anatolie, qui avait reçu le Grand Prix à Cannes en 2011. En France, pays très cinéphile, le distributeur prévoit même de tripler les entrées…

Pour être sélectionné à Cannes, avez-vous eu des réflexions sur la durée du film, 3h16? Ou des suggestions de coupes à opérer?

Non, heureusement. Pour moi, de telles considérations sont uniquement commerciales, nullement artistiques. J’envie la liberté des écrivains qui, lorsqu’ils écrivent, ne se posent jamais la question de savoir combien de pages doit avoir leur roman. Winter Sleep n’aurait aucun sens s’il fallait restreindre sa durée à 1h30 ou à 2h.

A Cannes, Jane Campion a dit qu’elle serait bien restée cinq ou six heures à suivre cette histoire, tellement elle était captivée. Si vous aviez pu faire un film plus long, L’auriez vous fait?

Pas nécessairement. Je savais que Winter Sleep serait un film long, car le script était déjà deux fois plus épais que celui de mon film précédent, Il était une fois en Anatolie, qui durait déjà 2h30. Mais quand on est arrivé au montage final à 3h16, je n’ai pas ressenti le besoin de le réduire. Ni de le rallonger.

Si le script est plus épais, c’est peut-être parce qu’il y a plus de dialogues, non? Pour quelles raisons aviez-vous besoin que vos personnages parlent et se confient d’avantage?

J’ai voulu voir ce que des dialogues empruntés au théâtre pouvaient donner au cinéma. Comment ils pouvaient avoir une résonance dans le monde d’aujourd’hui. Certaines répliques sont intégralement reprises de Tchekhov, d’autres complètement inventées. Le personnage principal, ce vieux comédien arrogant et aigri, a des traits de caractères qui me sont propres, mais ressemble aussi beaucoup à des gens de ma génération…

D’où vous est venue l’inspiration pour créer avec autant de justesse ces villageois humiliés par l’arrogance du personnage principal?

Comme j’ai grandi à la campagne je connais très bien ces personnages que je décris dans le film, le professeur, l’imam, etc. Je me suis souvenu d’un épisode de mon enfance: un jour, mon père a rapporté une voiture des Etats-Unis dans notre village et un gamin a jeté une pierre contre la vitre. Mon oncle est sorti de la voiture, est allé chercher le garçon et l’a ramené chez lui, comme au début du film…

Les femmes font souvent des personnages forts dans vos films, la sœur du protagoniste et sa jeune épouse ne font pas exception. Pour quelle raison?

J’ai grandi au milieu de femmes fortes et là encore, je crois savoir de quoi je parle. Le fait d’écrire les dialogues avec mon épouse m’apporte beaucoup pour la construction des personnages, notamment féminins. Elle est très bonne pour affiner l’intrigue, mais elle a surtout un grand sens du réalisme dans les dialogues. Parfois, on n’est pas d’accord, on se dispute et face à elle, je me sens un peu comme le personnage du film, quand sa sœur lui balance ses quatre vérités.

Il y a dans votre film trois ou quatre moments majeurs où les masques tombent. Comment avez-vous conçu ces scènes, qui durent quand même une vingtaine de minutes chacune, pour qu’elles ne paraissent pas trop longues?

Nous étions un peu inquiets en écrivant ces scènes, ça faisait des pages et des pages de dialogues. Mais j’y tenais beaucoup, car je sais que ce genre de discussions, même si elles ne figurent jamais dans les films, fait partie intégrante de la vie. Je me suis dit que lorsqu’on est capable de discuter des nuits entières avec sa femme ou avec des amis en se chamaillant sur des détails, ce devrait être possible de consacrer quelques séquences d’une vingtaine de minutes à de tels dialogues dans un film.

Votre film ne manque pas d’humour, en quoi est-ce important?

L’humour, par petites touches, a l’avantage d’accentuer le réalisme des situations. La réalité fourmille d’anecdotes un peu pathétiques comme celles que l’on trouve dans le film. Les considérer avec humour rend les échecs plus supportables.

Votre prochain film sera-il une comédie?

J’ai bien quelques idées pour un prochain film, mais pour l’instant rien de précis. J’aimerais prendre mon temps, mais c’est de plus en plus difficile quand on a 55 ans et deux jeunes fils, de 10 ans et un an, à qui l’on souhaite aussi pouvoir consacrer un peu de temps…