Alejandro Jodorowsky: «Quand je filme, je ne suis pas gentil»

FESTIVAL Les 14e Journées cinématographiques dionysiennes, qui se tiennent jusqu’au 11 février au cinéma L'Ecran, à Saint-Denis, reçoivent ce week-end le cinéaste chilien Alejandro Jodorowsky…

Stéphane Leblanc

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Pascale Montandon

Ses trois premiers films, Fando et Lis (1968), El Topo (1970) et La Montagne sacrée (1973) samedi, les deux derniers, Santa Sangre (1989) et La danza de la realidad (2013) dimanche. C’est presque à une intégrale de l’œuvre cinématographique, singulière, burlesque et violente d’Alejandro Jodorowsky, que convie le cinéma L’Ecran, à Saint-Denis (93). Chacune des projections étant suivie d’un débat avec le cinéaste, il sera possible à chacun d’exprimer son étonnement face à la modernité d’une œuvre qui fut défendue en son temps par John Lennon et fait aujourd’hui l’admiration du réalisateur de Drive Nicolas Winding Refn. A noter que tous les films de Jodorowsky, comme ceux de Refn, sont édités en DVD et Blu-ray par Wild Side vidéo. Un superbe livre de Pascale Montandon-Jodorowsky est également paru récemment.

Comment avez-vous connu le réalisateur de Drive?

Nous étions programmés à l’Etrange festival en 2010 et il m’a immédiatement parlé de mes films comme des œuvres qui ont forgé sa cinéphilie… Les siens m’ont convaincu par leur originalité, leur profondeur. On s’est revus à Cannes l’an dernier, où il m’a dédié publiquement son dernier film, Only God Forgives. J’avais les larmes aux yeux…

Et vous, qui a forgé votre cinéphilie? Tod Browning? Fellini?

Méfiez-vous des clichés! Je ne mets pas des femmes plantureuses dans mes films pour imiter Fellini. Ni des freaks comme Tod Browning. C’est juste que moi aussi, j’aime ce genre de personnages! En tant qu’artistes, on est nombreux…

D’où vient votre sensibilité exacerbée à la différence?

De l’école, où l’on croise déjà toute la haine du monde. Quand j’étais petit, les autres enfants étaient très agressifs avec moi, parce qu’en tant que fils d’immigrant russe, j’étais beaucoup plus pâle qu’eux et leur donnais l’impression de venir d’une autre planète…

La moquerie est souvent le point de départ de scènes violentes…

C’est un parti pris artistique. Je ne crois pas au «genre», comédie, tragédie, aventure… ce sont des classifications bien trop sérieuses. Tout est mêlé dans la vie.

Dans La Danza de la realidad, un de vos fils joue votre père et on retrouve la plupart de vos enfants… La famille, est-ce important pour vous?

Chaque être humain est marqué par la famille, la société et la culture, trois valeurs qui contribuent à son épanouissement

Pourtant, n’avez-vous pas fait pleurer un autre de vos fils sur le tournage de Santa Sangre?

Il fallait que son personnage pleure, alors j’ai dit à Adan: «Tu choisis, la vérité ou le ridicule». C’est lui qui m’a demandé de lui pincer les jambes très fort. Aujourd’hui, je ne le ferais plus, je me suis adouci. Mais l’art demande des sacrifices. Mon maître de karaté me disait: «Si tu veux casser l’os, il faut que tu donnes un peu de ta chair». Si tu veux réussir une scène, il faut donner quelque chose de toi. Et ça, mes fils, que j’ai élevés comme des guerriers, l’ont bien compris.

Comment se passent vos tournages?

Quand je filme, je ne suis pas gentil. Je suis inspiré et je ne parle avec personne. Comme un capitaine qui doit mener son bateau à bon port, m’arrive d’être en colère et de menacer: «Si tu ne dis pas ton texte, je te casse le visage». Les acteurs obéissent car ils ont peur de moi!

Comment trouvez-vous toutes ces « gueules », ces mutilés qui peuplent vos films?

Maintenant, je mets des annonces sur Twitter… Mais il suffit souvent de descendre dans la rue, là où ils mendient. Ces gens-là sont partout, mais on ne les regarde pas.

Ce ne sont pas forcément de bons acteurs?

Oh, ce que je leur demande n’est pas si difficile. Il suffit de parler avec eux, de leur donner confiance. Et j’ai l’habitude: j’ai monté une centaine de pièces de théâtre avec eux.

Au total, vous avez fait combien de métiers?

Beaucoup: de la danse, de la pantomime, de la peinture, des marionnettes, des scénarios de bandes dessinées, de la psychologie, les tarots… Pourquoi ne faire qu’une seule chose et ne pas en essayer une autre si on peut? Je parle d’expression artistique. Parce qu’en réalité, je n’ai jamais travaillé…