Jean-Pierre Jeunet: En France, «plus un film est moche, plus c'est de l'art»

INTERVIEW Le réalisateur préside deux jurys de cinéma ce mois-ci. L’occasion d’évoquer ses débuts, de parler de la difficulté de faire du cinéma, d’«Amélie» et du Paris fantasmé ou encore de la «laideur» dans le cinéma français…

Annabelle Laurent

— 

Jean-Pierre Jeunet, le 26 janvier 2012 au Festival de Gérardmer. 
Jean-Pierre Jeunet, le 26 janvier 2012 au Festival de Gérardmer.  — SAUTIER PHILIPPE/SIPA

Une double présidence. D’un côté, la 9ème édition du Mobile Film Festival, où il faudra juger de 50 films d’une minute tournés avec un smartphone [à voir ici]. De l’autre, la 4ème édition de My French Film Festival, qui promeut le cinéma français dans le monde avec une sélection disponible en ligne pendant un mois, dès ce vendredi. Dix ans après Amélie Poulain, Jean-Pierre Jeunet a présenté en octobre dernier son dernier film, L’extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S Pivet. Il revient pour 20 Minutes sur ses débuts et sa vision du cinéma français actuel…

Une minute, c’est court pour juger d’un talent! Vous aimeriez, vous, être à la place de ces aspirants réalisateurs?

J’ai fait un film de 2’30, qui existe aussi en une minute et qui a été vu par des millions et des millions et des millions de personnes… parce que c’était la pub pour Chanel avec Audrey Tautou. J’adore l’exercice de raconter des histoires de manière très courte. Le vainqueur du Festival l’an dernier a fait un Festen en une minute, c’est formidable. On se dit que le mec a un truc.

Pour vous, au début, ce n’était pas un mobile mais une caméra Super 8…

Il n’y avait pas le choix! Il fallait envoyer à développer, mettre chez Kodak une bande magnétique qui était très fragile, enregistrer avec le projecteur, j’adorais ça. C’était avant les VHS, j’achetais les films de Charlot en bobine, je les moulinais à la main. Ça doit vous paraître complètement surréaliste.

Est-ce pour autant plus facile aujourd’hui de se lancer dans le cinéma?

La technologie n’est plus un obstacle et il y a de nouvelles portes d’entrée grâce à Internet, alors qu’il n'y avait avant, pour montrer son film, que les festivals, et les projections sur Canal+ et Antenne 2. Puis les vidéoclips et la pub nous ont aidés… Mais la contrepartie c’est qu’il y a plus de monde, alors pour sortir du lot… Et forcément, il y a plus de merdes.

Que dites-vous à ceux qui veulent commencer?

«Tu veux faire des films ou tu veux être metteur en scène, pose-toi la question». Tu veux être, monter les marches, ou faire, rester dans l’ombre mais faire avec plaisir, et peut-être un jour être connu. Mais ça, c’est secondaire. Maintenant c’est facile, il suffit d’un téléphone, ou d’une caméra à prix abordable, alors qu’est-ce que tu me fais chier, «just do it», tu vas être heureux. Le problème, c’est que c’est le système des longs-métrages qu’il faut changer.

Vous êtes aussi président de Myfrenchfilmfestival...

Je ne suis pas militant, je ne fais partie d’aucune association donc c’est une manière de défendre le cinéma français. Une autre est de travailler en France même si mon dernier film est un mauvais exemple car il est tourné au Canada… Mais l’histoire l’exigeait.

Amélie est emblématique du carton d’un film français à l’étranger. Mais aussi parce qu’il collait à une vision fantasmée de la France…

Je rentrais de deux ans à Los Angeles (pour Alien, ndlr), et je me suis dit, c’est beau Paris, on se rend plus compte. Alors j’ai voulu le montrer en le faisant carte postale, petit drapeau à la Jacques Tati, accordéon… Après on me l’a reproché… Bah oui les gars, c’est fait exprès! Bien sûr que ce n’est pas réaliste, évidemment. De toute façon moi, le cinéma réaliste ne m’intéresse pas.

On a pu dire de votre cinéma qu’il était «esthétisant»...

Voilà. On m'a aussi dit de mes longs-métrages, comme Amélie, que c'était de la pub. Ca me dérange pas, c'est péjoratif dans la bouche de certains critiques mais c'est un compliment pour moi, parce qu'au niveau de la forme, je dis bien de la forme, souvent la pub est plus novatrice que le long-métrage français. Le long-métrage français, c’est quand même à 90% l’apothéose de la laideur et ça ne dérange personne. J’appelle ça le syndrome de la Pyramide du Louvre et des chiottes Decaux. La pyramide du Louvre, en verre, ça ne peut pas être plus beau et ça avait fait tout un scandale. Les chiottes Decaux, c’était des horreurs, mais j’ai jamais lu une critique négative. La laideur ne dérange personne et la beauté choque, et ça c’est très français. Moi je m’en suis toujours pris plein la gueule pour l’esthétisme, depuis Delicatessen, avec Caro ça nous faisait rigoler, Télérama écrivait qu’on avait le don de rendre laid tout ce qui est beau, c’est formidable quand même. Et aux Etats-Unis on disait le contraire. C’est encore la tradition de la nouvelle Nouvelle vague qui nous pourrit la vie, ça dure depuis soixante ans. Plus c’est moche, plus c’est mal monté, mal filmé, mal joué, mal sonorisé, mal écrit, plus c’est de l’art! Et dès que ça devient un peu léché, c’est suspect… enfin, chez une certaine presse.

Du coup, un film qui à l’inverse vous a marqué en 2013…?

J’aime bien l’originalité du film de Guillaume Gallienne. Quand il joue sa mère, c’est extraordinaire. Dustin Hoffman peut aller se rhabiller.