Douze questions qu'on se pose sur le vrai «Loup de Wall Street»

Annabelle Laurent

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Leonardo DiCaprio dans Le Loup de Wall Street, et Jordan Belfort. 
Leonardo DiCaprio dans Le Loup de Wall Street, et Jordan Belfort.  — SIPA

Jordan Belfort est libre depuis un an, quand, en 2007, Leonardo DiCaprio l’emporte face à Brad Pitt. En jeu: les droits d’adaptation du Loup de Wall Street, son autobiographie, écrite depuis sa cellule sous les encouragements de son co-détenu qui a «tellement ri» (oui, ri) à ses histoires qu’il lui a conseillé d’en faire part au monde. Cinq ans plus tard, Scorsese en a fait un film. Et quel film. En choisissant Leonardo DiCaprio comme acteur, et quel (génial) acteur. Mais là n’est pas la question. Car l’histoire de cette gigantesque et écœurante escroquerie est vraie, et ce Jordan Belfort vous intrigue. 

1. Il en est où, aujourd’hui, le vrai Jordan Belfort?

Belfort a 51 ans. Il vit près de Los Angeles, dans une «maison banale» et «un quartier résidentiel mais discret», lit-on dans un portrait que lui consacrait Paris Match en 2009. La justice américaine l’a condamné en 2004 à quatre ans de prison, une peine allégée puisqu’il avait coopéré avec le FBI. Il a purgé 22 mois et est libre depuis 2006. Il affirme être sobre depuis 1998, année de son inculpation pour fraude. 

2. A-t-il remboursé tout ce qu’il devait?

Pas du tout. En 2004, sa peine s’accompagnait de l’obligation de reverser 50% de ses revenus aux investisseurs lésés, jusqu’à ce qu’ils aient reçu 110 millions de dollars. Il s’y emploie depuis en reversant les droits de ses deux livres (l’autobiographie a une suite), ceux du film, et les revenus de son programme de coaching. Et ce plus ou moins sérieusement… En octobre dernier, le gouvernement lui reprochait de n’avoir payé que 11,6 millions sur les 110. Un procureur a entamé une procédure légale contre lui.

3. Cette reconversion en gourou du coaching professionnel, c’est donc vrai?

Oui... Jordan Belfort fait le tour du monde. On se l’arrache, pour ses conférences. «Si vous voulez être au maximum de votre performance en tant que vendeur, ne le ratez pas!», conseille un PDG sur le site officiel de Belfort… à la rubrique «Fans». «Conférences de trois heures, formations sur trois jours, suivis personnalisés... Les services proposés par Jordan vous permettront d’augmenter drastiquement les ventes de votre entreprise», peut-on lire du côté d’«About Jordan», le tout grâce à «son style direct et passionné, son humour». Conclusion du portrait: «Les résultats parlent d’eux-mêmes.» A peine croyable. Pour «Book Jordan Now», c’est par ici. Ah, pour le prix? Environ 30.000 dollars l’intervention.

4. Quel discours a-t-il aujourd’hui sur son passé?

Autant qu’il le peut, Jordan Belfort répète qu’il regrette, qu’il n’est plus le même. En 2009, le «Grand Journal» le reçoit sur son plateau, avec comme co-invités Christine Lagarde et l’auteur de City Boy. Ali Baddou compare les deux livres et constate, puisqu'il est, dans celui de Belfort, bien plus question de lignes de coke et virées en hélico que de réflexions sur les dérives de la finance: «On a le sentiment qu’il n’y a pas vraiment de regrets.» L'intéressé dément: «J’aurais aimé que ça n’arrive jamais. Mais je ne peux pas changer le passé (…) Je cherchais des gains immédiats, les gens ont été blessés par mes actions, j’ai des regrets énormes.» 

5. Qu’est-ce qui est vrai? Il n’a quand même pas coulé son yacht en Sardaigne?

Oh que si. «Nadine» -du nom de sa seconde femme, rebaptisée «Naomi» pour le film– coule ses vieux jours au fond de la Méditerranée. Construit pour Coco Chanel, il n’a pas survécu à une tempête en juin 1997. Time Magazine s’est lancé dans un grand «fact-checking» à partir de son autobiographie et d’interviews. [Impossible donc ici d’éviter quelques spoilers]. Les conseils de son premier boss de LF Rothschild  -pour réussir, trois clés: masturbation, cocaïne, prostituées– prodigués par un Matthew Mc Conaughey au sommet de son art (et avec un peu d'impro)? Vrai. Un certain Mark Hanna. Le crash en hélico dans son jardin? Vrai. Le lancer de nain? Vrai. La conduite sous «ludes»? Vrai. C’était une Mercedes, pas une Lamborghini, Time est rigoureux. Le portrait de Paris Match ajoute quelques éléments. La fellation dans l’ascenseur de Stratton Oakmont? Vrai. Il était l'un des huit premier «Strattoniens», la jeune assistante avait 17 ans. La note de service intitulée «Espace non baiseur»? Vrai aussi. 

6. N’a-t-il vraiment escroqué que ceux pour lesquels 100.000 dollars n’ont pas d’importance?

Bingo. C’est la seule fois où le détecteur de mensonges de Time vire au rouge. «Il n’a escroqué que les riches: fiction.» C’est ce que raconte Belfort dans son livre, et c’est en grande partie ce que montre le film. Cet article du New York Times, qui donne la parole aux victimes (le film ne laisse entendre que leurs voix, à l'autre bout du fil) –un expert immobilier qui dit «l’avoir payé toute sa vie», un dentiste à la retraite- prouve le contraire.

7. Aucune victime ne s’est insurgée à la sortie du film?

Si, une certaine Christina McDowell, fille d’un ancien associé de Jordan Belfort également passé par la case prison, en lui laissant environ 100.000 dollars de dettes. Dans une lettre ouverte à Scorsese et DiCaprio, elle écrit: «Vous êtes dangereux. Votre film est une tentative imprudente de faire croire que ces histoires sont divertissantes (…) Ce type de comportements a mis l'Amérique à genoux.» Une accusation de complaisance présente aussi dans la presse. En France, cet article de Rue 89, notamment. Atlantic Wire résume: «Ce qui est embarrassant, ce n’est pas la façon dont Scorsese glorifie les méchants, mais celle dont il évite de montrer les victimes. Admettez que ça aurait fait un film moins glamour.»

8. Qu’en dit Leo?

DiCaprio regrette que le film puisse être «mal compris», dit-il à Variety. «J'espère que les gens comprennent que nous ne tolérons pas ce comportement, nous ne le glorifions pas. Le livre était un conte moral, une mise en garde» et le film aussi, selon lui. «L’honnêteté grave» de Belfort l’aurait convaincu. Les deux hommes ont passé des heures ensemble. Belfort l’a personnellement coaché pour lui enseigner les différentes étapes d’un trip sous «ludes», raconte même le New York Magazine. Ce qui donnait «un Belfort en train de se rouler par terre dans le salon de DiCaprio».

9. Jordan Belfort ne touche quand même pas des royalties sur le film?

Non, il reverse 100% des bénéfices du film pour payer les 110 millions qu’il doit. Il l'a rappelé sur sa page Facebook en réponse aux accusations.

10. Ça fait quoi de voir le film en compagnie de banquiers de Wall Street? 

Un journaliste de Slate a courageusement tenté l’expérience, dans un cinéma de Manhattan qui longe l’immeuble de Goldman Sachs. Bilan: «Dérangeant.» Il raconte les «joyeuses réactions», et même, quand Belfort ouvre au couteau un oreiller où il a caché des «ludes», ou quand sévèrement défoncé, inspiré par Popeye, il ressuscite grâce à un rail de coke, les «applaudissements». Comme le souligne le journaliste, «espérons que cette euphorie soit restreinte à une avant-première à Wall Street, car ce serait vraiment dommage que Scorsese ait accidentellement inspiré le prochain Jordan Belfort de ce monde».

11. Je la trouve où, l’autobiographie de Belfort?

Ici. La traduction est parue en avril 2009 aux éditions Max Milo, et elle se trouve en livre de poche. Les fans du Bûcher des Vanités de Tom Wolfe pourront faire la comparaison, Jordan Belfort s’en est inspiré en prison, «en prenant des notes sur le développement du personnage, les dialogues, le ton».

12. Pouvez-vous me vendre ce stylo?