Jacques Doillon: «Dans mes films, tout se joue au tournage»

CINEMA A l’occasion de la sortie de son 26e film «Mes séances de lutte», le cinéaste Jacques Doillon, 69 ans, revient sur sa conception du cinéma…

Stéphane Leblanc
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Jacques Doillon dans sa maison de Normandie, été 2013
Jacques Doillon dans sa maison de Normandie, été 2013 — Stéphane Leblanc / 20Minutes

«Mes séances de lutte» a été tourné dans votre maison de Normandie. Par envie ou par nécessité?

J’ai de moins en moins de temps et d’argent pour tourner mes films et je ne voulais pas engager des frais dans des repérages alors que cette maison convenait très bien. Tourner chez soi, c’est pratique et économique. On n’a pas besoin d’ajouter des meubles ou des tapis parce qu’ils sont déjà là. En revanche, la maison va prendre un coup de vieux après cinq semaines de tournage: peinture écaillée, porte cassée, rideau déchiré. Il y a même un trou dans le mur, à la suite de scènes de violence du film…

Pourquoi avoir choisi pour le rôle masculin James Thierrée, connu comme acteur et metteur en scène de théâtre, mais aussi comme petit-fils de Chaplin?

C’est Sara Forestier, sa partenaire, qui m’a glissé son nom. James n’est pas immense, mais quand on voit ses épaules, ses cuisses, ses mollets, sa masse musculaire, c’est un athlète. Ce qui tombe bien car je voulais que les scènes de lutte soient déséquilibrées, que Sara malgré son énergie et sa colère, n’ait aucune chance de triompher physiquement de ce petit Rodin. Je ne l’avais jamais vu au cinéma, mais le fait qu’il mette Sara Forestier à l’aise me suffisait: dans des scènes aussi violemment sensuelles, il valait mieux qu’elle puisse être le moins empruntée et le plus audacieuse possible vis-à-vis de son partenaire.

Votre film est construit comme une succession de plans-séquences. Pour quelle raison?

Ce qui m’intéresse et qui caractérise mon travail, ce sont les ruptures de tempo et les changements de vitesse qui peuvent se produire au cours d’une même scène. Comme je tourne beaucoup en plans-séquences de 6, 8, 12 minutes, ce qu’on voit à l’écran correspond souvent à ce qui a été filmé. C’est du «live». Il y a du montage, forcément, d’autant que je tourne avec deux caméras, mais je n’interviens qu’assez peu sur le rythme de la scène au montage. Dans mes films, on peut dire que tout se joue au tournage!

L’ensemble paraît très chorégraphié. C’est quand même très préparé, non?

L’improvisation, je ne connais pas. Je comprends que ça existe, qu’on puisse lancer un thème, travailler dessus, mais je n’ai pas assez de temps, ni d’argent pour cela. Comme on avait huit scènes de luttes à tourner, j’ai demandé aux acteurs d’arriver sur le tournage avec un petit sac à provision de propositions. Ils ont travaillé de leur côté sur les chutes, pour tomber sans se faire de mal. Une fois de plus, il y avait un fichu texte à apprendre. Mais ils en connaissaient déjà les deux-tiers en arrivant sur le tournage. Tant mieux, car on ne pouvait pas se permettre de faire 17 ou 26 prises, comme je le fais parfois. Chaque scène demandait une énergie folle et était quand même assez dangereuse.

Toutes ces prises, avec vous, c’est un signe de perfectionnisme?

Si je connais le texte pour l’avoir écrit, j’ignore comment il faut l’interpréter. J’attends des propositions ou des inventions des acteurs. Je sais ce que je ne veux pas, si bien qu’on tente des choses en retirant à chaque fois ce qui ne fonctionne pas. Mais les scènes sont souvent longues et le résultat se joue le plus souvent sur des détails inattendus.