Pour Hazanavicius le système de financement du cinéma français est en train de «se gangréner»

CINEMA Le réalisateur de «The Artist» a publié une tribune dans «Le Monde», intitulée «Cinéma: jusqu'ici tout va bien»...

A.G.
— 
Michel Hazanavicius, le réalisateur du film «The Artist», à la cérémonie des Directors Guild Awards à Los Angeles, le 28 janvier 2012. Il remporte le prix du meilleur réalisateur.
 
Michel Hazanavicius, le réalisateur du film «The Artist», à la cérémonie des Directors Guild Awards à Los Angeles, le 28 janvier 2012. Il remporte le prix du meilleur réalisateur.   — MCMULLAN CO/SIPA

Quatre mois après la tribune de Vincent Maraval, qui dénonçait les cachets exorbitants de certaines stars françaises, Michel Hazanavicius alerte, à travers une tribune publiée dans Le Monde, sur la «crise profonde» du secteur. A dixjours du festival de Cannes, le cinéaste oscarisé pour The Artist estime que cette crise est masquée par les bons résultats économiques du 7e art en France. «Sur le papier, tout va bien. Avec plus de 200 films français par an et plus de 200 millions d'entrées en 2012, le cinéma a atteint des résultats jamais égalés depuis les années 1960», constate-t-il avant d’écrire, en référence au film La Haine de Mathieu Kassovitz: «A force de dire que tout va bien, on ressemble de plus en plus à ce type qui saute du douzième étage, et qu'on entend dire à chaque étage : "Jusqu'ici tout va bien. Jusqu'ici tout va bien. Jusqu'ici tout va bien."»

«Des comportements qui pervertissent le système» 

Selon lui, le système de financement du cinéma français «est train de se gangréner». Le principal problème ? «Le fait que les gens qui fabriquent les films – réalisateurs, auteurs, acteurs, techniciens, et producteurs dans certains cas – ne soient plus intéressés financièrement au succès des films provoque des comportements qui pervertissent le système.  Tous préfèrent gagner de l'argent en amont de la sortie, sur le financement et la fabrication même du film, puisque l'espoir d'en gagner dans la phase d'exploitation est quasi nul dans l'immense majorité des cas (…) La prise de risque a laissé place au préfinancement assuré et encadré.»

Il explique alors que «le jeu, pour certaines productions, devient d'une part de gonfler les devis pour récupérer le maximum d'argent pendant le financement, d'autre part de dépenser le minimum de cet argent pendant la fabrication – entraînant ainsi le sous-paiement des techniciens, la délocalisation, la fabrication au rabais, etc.» La solution pour lui? «Faire de bons [films] et pour moins cher s'ils peuvent rapporter de l'argent.»

Les obligations des chaînes de télévision vis-à-vis de la création, «obsolètes»

Mais ce n’est pas le «seul souci», indique Hazanavicius, qui s’exprime dans cette tribune en tant que président de la Société civile des auteurs-réalisateurs-producteurs (ARP). Le cinéaste dénonce les obligations «obsolètes» des chaînes de télévision vis-à-vis de la création. Il leur reproche de financer des films formatés pour le petit écran manquant d’originalité.

Une piste pour s’en sortir: accepter «de se dire qu'Internet c'est de la télévision, et que la télévision c'est de l'Internet, et tirer les conséquences de ces nouvelles définitions, notamment pour le financement de nos œuvres», explique-t-il. Michel Hazanavicius déplore ainsi le fait que «la France n'arrive pas à imposer à Bruxelles l'amendement d'un texte de loi français, pourtant notifié en 2007, qui oblige les fournisseurs d'accès Internet (FAI) à participer financièrement à la création».

Le réalisateur d’OSS 117 termine sa tribune en interpellant les pouvoirs publics: «Il est vital que le président de la République ainsi que le gouvernement continuent à affirmer avec force notre vision si l'on veut éviter que notre cinéma s'effondre comme quelques-uns de ses cousins européens.»