Pourquoi Louis de Funès est toujours aussi populaire

CULTURE La star du comique, qui aurait eu 100 ans ce jeudi, continue de faire rire les Français...

Annabelle Laurent

— 

Louis de Funès dans «L’homme orchestre» (1970)
Louis de Funès dans «L’homme orchestre» (1970) — NANA PRODUCTIONS/SIPA

Le 1er janvier 2013, TF1 diffuse Le Corniaud. Plus de 5,6 millions de téléspectateurs sont au rendez-vous. Une semaine plus tôt, le 23 décembre, 6 millions de téléspectateurs se régalent devant Les Aventures de Rabbi Jacob. «Comment Salomon?! Vous êtes juif?»: même les plus jeunes connaissent la réplique. Louis de Funès a pourtant disparu il y a plus de trente ans. A 68 ans, le 27 janvier 1983. Comment celui qui, même au sommet de sa carrière, craignait que chaque film soit le dernier, a t-il pu traverser trois décennies sans se faire oublier?

Familial. Les chaînes de télé sont les premières à ne pas le négliger, surtout pendant les fêtes de fin d’année. Parce qu’ils se regardent pendant l’enfance, les films de de Funès se transmettent «comme une sorte de patrimoine national, culturel, au sein des cercles familiaux», note Sophie Adriansen, auteur de Regardez-moi là, vous! (Editions Premium, janvier 2013). «On peut montrer ses films à tous les âges. De Funès a d’ailleurs délibérément choisi des films qui ne le couperaient pas du jeune public, pour lequel il avait une grande tendresse», poursuit-elle.

Visuel. On le surnommait «l’homme aux quarante visages par minute». Illustré à merveille dans la scène de la douche du Corniaud, son comique très visuel, inspiré du burlesque, «survit mieux à l’épreuve du temps», explique Jérémie Imbert, co-auteur d’une bible sur l’humour tricolore au cinéma, Les comédies à la française. «Comme Chaplin et Tati, de Funès traverse le temps, tandis que des comiques de la parole comme Bourvil ou Fernandel ne parlent presque plus aux jeunes générations.»

Le sens du rythme. Il y a par ailleurs chez de Funès «un sens du rythme, crucial dans la comédie, qu’il n’y a pas chez les autres», estime Jérémie Imbert. L’acteur avait une formation de pianiste, «donc un vrai sens de la musique et un vrai sens du rythme», évident dans les nombreuses séances musicales de ses films (celle de Rabbi Jacob, mais aussi la danse des serveurs dans Le Grand Restaurant…) qui lui permet de résister au rythme aujourd’hui très accéléré de la comédie. De Funès était également un grand perfectionniste dans la construction du gag, qui répétait autant de fois qu’il le fallait pour arriver au timing idéal, et «devenait le metteur en scène sur tout film dont il était tête d’affiche, en faisant en sorte de planter une scène s’il ne la trouvait pas drôle», ajoute Sophie Adriansen.

Catharsis. L’acteur préféré des Français était à l’écran un personnage odieux, autoritaire, caractériel. C’est d’ailleurs à partir du moment où il joue ces rôles qu’il connaît le succès. «Au début de sa carrière, il campe des gens du peuple, comme dans Papa, la bonne et moi, et son jeu n’a rien à voir», souligne Jérémie Imbert. C’est donc en représentant de l’autorité (chef d’entreprise, gendarme, chef d’orchestre) méprisant le peuple que les Français ont adoré et adorent de Funès, qui savait si bien les ridiculiser. C’est là une autre clé de son succès. «Que les "grands" soient en réalité bourrés de travers et de défauts et tournés en ridicule, il n'y a rien de plus rassurant», assure Sophie Adriansen, qui cite l’exemple de la saga des Gendarmes: «Son personnage permet de conjurer la peur de l’uniforme».«Dans ses personnages, de Funès étale nos défauts, la méchanceté, l’hypocrisie, la lâcheté, nous permettant une sorte de catharsis. Nous sommes rassurés de ne pas être aussi horrible que lui!» renchérit Jérémie Imbert.

Aurodérision. De Funès a beaucoup étudié le comportement humain. Il prenait constamment des notes sur des bouts de papiers, sur «des observations concernant des attitudes, des démarches, des mouvements des gens qu’il croisait», témoigne un de ses fils, qui raconte qu’il «étudiait ainsi l’espèce humaine comme un zoologue étudie les chimpanzés». De Funès a aussi raconté s'être beaucoup inspiré de sa mère. «C’était un personnage très truculent, très drôle. Et malgré moi, comme j’étais gosse, j’ai enregistré tout ça, et c’est inépuisable», disait-il. Très complexé et réservé dans la vie, l'acteur avait aussi un sens aigu de l’autodérision (la scène de la douche est là encore exemplaire), ce qui reste, selon Jérémie Imbert, «un ressort comique indémodable».

Héritiers. «Louis de Funès est irremplaçable. Il est vraiment unique. C’est bateau, mais c’est vrai!» lance Jérémie Imbert. Aussi efficaces que soient vraisemblablement les ressorts comiques de l’acteur, ils n’ont en effet pas été copiés. Christian Clavier aurait essayé, disaient certains. «Florence Foresti s’en approche un peu», estime Jérémie Imbert. Mais «les comiques d’aujourd’hui ne sont pas aussi complets. Lui savait bouger, danser, mimer... C’est un vrai artiste au sens noble du terme», conclut le spécialiste.