Cyberharcèlement : « Elle sera pour toi cette guillotine »… Un médecin victime d’un raid numérique sur Twitter

menaces de mort Après un tweet sur la pénurie d’amoxicilline, Franck Clarot, alias@Le_Doc, médecin très actif sur Twitter, a reçu des centaines de messages de menaces

Manon Aublanc
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Le docteur Franck Clarot a reçu des centaines de messages d'insultes et de menaces de mort.
Le docteur Franck Clarot a reçu des centaines de messages d'insultes et de menaces de mort. — Jaap Arriens/Sipa USA/SIPA
  • Après avoir répondu sur le ton de l’humour à un tweet sur la pénurie d’amoxicilline, le docteur Franck Clarot, médecin légiste et radiologue à Rouen, a reçu des centaines de messages, comprenant insultes et menaces de morts.
  • Depuis le début de l’épidémie de coronavirus, ce spécialiste, figure de la vulgarisation scientifique sur son compte Twitter@Le_Doc, est devenu la cible des anti-vaccins.
  • Alertant sur la hausse du cyberharcèlement à l’encontre des scientifiques, les médecins appellent les pouvoirs publics à agir.

« Elle sera pour toi cette guillotine docteur Franck Clarot »… Depuis plusieurs jours, c’est un flot de messages d’insultes et de menaces de morts que reçoit Franck Clarot, alias@Le_Doc, figure de la vulgarisation sur Twitter. Un raid numérique qui a débuté après un échange sur la pénurie d’amoxicilline entre le médecin et la comédienne franco-américaine Béatrice Rosen.

Le 4 décembre, la chroniqueuse de l’émission Touche pas à mon poste de Cyril Hanouna poste un message sur son compte Twitter : « Je viens de faire trois pharmacies pour acheter de l’amoxicilline pour enfant. Ils me disent tous : PENURIE NATIONALE ! (…) On retourne au Moyen-Âge pour TOUT ». Quelques minutes plus tard, le légiste-radiologue, figure de la vulgarisation scientifique sur Twitter, poste une réponse, sur le ton de l’humour : « Je me souviens bien de la première pénurie d’amoxicilline vers 1350, déjà les usines avaient des soucis et on en avait parlé sur Twitter ».

« Informer ne mérite pas la pendaison »

Mais forte de 80.000 abonnés, Béatrice Rosen lance, malgré elle, un cyberharcèlement d’ampleur contre le docteur Franck Clarot. « Sac à merde de la médecine », « un con et un pervers », « corrompu par Pfizer, Moderna et Cie », « un odieux vassal des laboratoires pharmaceutiques »… Sous le tweet du radiologue, ce sont des centaines de messages similaires qui ont été postés, certains faisant même directement référence handicap du médecin : « C’est un handicapé sur chaise roulante… Il en veut à la vie donc il se venge derrière son clavier pour faire du mal aux autres ! » D’autres messages lui promettent même la guillotine.


 

Si Béatrice Rosen n’a personnellement menacé Franck Clarot, elle n’a, « à aucun moment, dénoncé ces violences et menaces, proférées en dessous de sa série de tweets. Au contraire, elle en a rajouté́, attisant le feu et la haine de ses followers », s’est insurgée l’Union française pour une médecine libre (UFML) dans un communiqué publié le 5 décembre. La chroniqueuse, elle, a réagi ce mercredi indiquant qu’elle « ne cautionne ni n’accepte aucune menace, aucune violence, qu’elle soit envers moi ou autrui », peut-on lire sur son compte Twitter. De son côté, le docteur Franck Clarot a déposé trois plaintes pour menaces de morts auprès du pôle dédié à la lutte contre la haine en ligne du parquet de Paris.


Il faut dire que le médecin commence presque à avoir l’habitude des raids numériques. Depuis le début de la crise sanitaire, il publie régulièrement de longs threads pour expliquer l’importance du port du masque et de la campagne de vaccination en faveur de laquelle il s’est engagé. Des messages qui lui ont valu des menaces de morts répétées de la part « des communautés anti-masques, anti-pass sanitaire et anti-vaccins ». « J’essaie de protéger les gens, de leur expliquer ce qui est préférable selon les données de la science. Informer n’est pas un crime, ça ne mérite pas la pendaison ou la guillotine », plaide-t-il.

Et le radiologue de Rouen est loin d’être le seul. Depuis le début de la crise sanitaire, les scientifiques sont de plus en plus attaqués sur les réseaux sociaux : « Nous sommes une dizaine de médecins sur Twitter – comme Jérôme Marty ou Mathias Wargon – à se faire sérieusement attaquer, toujours par les mêmes groupes de désinformation », déplore-t-il.

« L’amoxicilline, c’est leur prochain combat »

Il faut remonter au tout début de l’épidémie de coronavirus pour comprendre la genèse de ce cyberharcèlement, et plus particulièrement au printemps 2020 quand le gouvernement a rendu le port du masque obligatoire. « Ça faisait des semaines que les médecins plaidaient pour cette obligation et interpellaient les pouvoirs publics. Quand le gouvernement a enfin rendu les masques obligatoires, on est devenus des collabos », explique Jérôme Marty, médecin généraliste et président de l’Union française pour une médecine libre (UFML).

La situation s’est envenimée quelques semaines plus tard après la publication de l’étude Didier Raoult, vantant l’utilisation de l’hydroxychloroquine, pourtant décriée par ses confrères. Mais l’apogée, selon Jérôme Marty, c’est la mise en place de l’obligation vaccinale : « A partir de ce moment-là, c’est devenu n’importe quoi. On a dit que le vaccin était dangereux, qu’il tuait, que c’était une injection d’une puce 5G et que les médecins qui le défendaient participaient à un complot du nouvel ordre mondial. L’amoxicilline, c’est leur prochain combat ».


Pour les médecins, les conséquences de ce cyberharcèlement vont au-delà des menaces, mettant en danger le reste de la population : « Les groupes anti-vax et anti-masques ne peuvent continuer à̀ mettre en danger les populations, et surtout les plus fragiles, en déversant leurs propos infondés et leur désinformation criminelle », s’est insurgé l’UFML. « Leur but est de nous faire taire, ça invisibilise les messages de santé publique que nous essayons de faire passer », ajoute Franck Clarot.


Un drame « tôt ou tard »

Désormais, selon le radiologue, certains scientifiques, victimes de raids numériques, s’autocensurent ou n’osent plus prendre la parole, craignant des représailles. Si Jérôme Marty continue de s’exprimer sur les réseaux sociaux et dans les médias malgré les menaces, il a été contraint d’engager un garde du corps pendant plusieurs mois en 2021. Le généraliste a sauté le pas après avoir reçu des appels anonymes répétés à son cabinet et avoir vu son adresse personnelle diffusée. « On est arrivés au stade où l’idée n’est pas de savoir s’il y va y avoir un nouveau Samuel Paty, mais quand », alerte le médecin, qui a reçu parfois jusqu’à 30.000 messages haineux certains week-ends.

Estimant qu’il va y avoir « un drame tôt ou tard », Jérôme Marty appelle les pouvoirs publics à réagir. Pourtant en septembre 2021, après une nouvelle campagne de menaces contre des médecins, le gouvernement avait promis d’agir contre ce cyberharcèlement. « Il y a une fermeté absolue. A chaque fois qu’il y a des évènements comme celui-ci, il y a une enquête pour identifier les auteurs pour qu’ils soient sévèrement punis et sanctionnés. Nous ne laisserons jamais passer ce type d’actes », avait déclaré Gabriel Attal, à l’époque porte-parole du gouvernement. Un an après, la situation n’a pas bougé, déplorent Jérôme Marty et Franck Clarot. « Il ne s’est absolument rien passé. Ce silence des pouvoirs publics est très gênant », estime le radiologue.

D’autant que la situation ne devrait pas non plus s’améliorer avec l’arrivée d’Elon Musk à la tête de Twitter. Alors que le milliardaire a drastiquement réduit les équipes de modération et prône la liberté d’expression totale, les scientifiques craignent une hausse drastique des contenus haineux. « Depuis quelques semaines, c’est encore pire. Depuis l’arrivée d’Elon Musk, cette communauté s’est sentie pousser des ailes, ils savent qu’il n’y a plus de limites », alerte-t-il.