30 ans du SMS : Comment le texto est passé d’une révolution technologique à un outil has been

COMMUNICATION Le premier SMS de l’Histoire - « Merry Christmas » envoyé par Neil Papworth à son collègue Richard Jarvis le 3 décembre 1992 - fête ses 30 ans ce samedi

Manon Aublanc
— 
Les Français envoient près de 140 milliards de SMS ou de MMS par an.
Les Français envoient près de 140 milliards de SMS ou de MMS par an. — OLIVIER MORIN
  • Le 3 décembre 1992, Neil Papworth, un jeune ingénieur anglais, envoie « Merry Christmas ! », le premier SMS commercial de l’histoire à son collègue Richard Jarvis, un des dirigeants de Vodafone.
  • Une innovation qui a révolutionné le monde des télécommunications. Aujourd’hui, près de 3.000 milliards de SMS sont envoyés chaque année dans le monde.
  • A l’occasion de l’anniversaire des 30 ans du premier SMS, 20 Minutes revient sur son histoire et les usages de ces messages, devenus un peu plus formels ces dernières années.

« Merry Christmas ! ». Deux mots et quinze lettres : voilà ce que disait le premier Short Messaging Service (SMS) commercial de l’Histoire. Imaginez-vous, nous sommes trente ans plus tôt, le 3 décembre 1992. Il est précisément 18h09 quand Neil Papworth, un jeune ingénieur télécoms, envoie ce « Joyeux Noël ! » à Richard Travis, l’un des dirigeants de Vodafone, le géant des télécommunications britanniques. Le message peut paraître anodin - d’autant plus qu’à 20 Minutes, on trouve que début décembre, c’est quand même un peu tôt pour envoyer ses vœux, mais qui sommes-nous pour juger –, mais il va révolutionner l’Histoire des télécommunications.

Et il faut imaginer la scène. A cette époque, les téléphones portables n’ont pas encore de clavier. Le jeune ingénieur rédige donc le message depuis l’ordinateur de son bureau. Quelques minutes plus tard, le destinataire, qui se trouve à une soirée de l’entreprise, reçoit le SMS sur son Orbitel 901, l’un des premiers GSM, qui pesait alors plus de deux kilos. Une réussite pour l’entreprise qui cherche à ce moment-là à développer un système de communication interne pour ses employées.

« On n’est pas obligés de mettre les formes »

Car à cette époque, la technologie n’est pas encore destinée au grand public. D’abord, parce que les compagnies téléphoniques ne veulent pas miser sur le SMS, estimant que les utilisateurs préfèrent échanger par téléphone, de vive voix. Ensuite, car les téléphones avec clavier, permettant d’écrire des messages, n’existent tout simplement pas encore. Ce n’est que deux ans plus tard, en 1994, que le Nokia 2010, le premier portable avec clavier permettant d’écrire un SMS, est commercialisé.

Il faut attendre l’année 1997 pour les opérateurs lancent les premiers forfaits incluant des SMS. Chacun y va de sa petite terminologie : Orange propose des SMS, Bouygues des « minimessages » et SFR des « textos ». Petit bémol, on ne peut écrire qu’aux personnes ayant le même opérateur. C’est en 1999 que l’on assiste à la véritable révolution : l’interopérabilité. Les utilisateurs peuvent désormais envoyer des messages à tous leurs contacts, peu importe les opérateurs. C’est le début de la folie des SMS.

Et bingo, au début des années 2000, le phénomène SMS séduit la planète entière. On textote partout, tout le temps et frénétiquement. La population découvre le message pour se donner rendez-vous, celui pour se dire bonne nuit, le texto pour ne pas oublier le pain ou encore le traditionnel « Bonne année ». 

Fort heureusement, avec l'âge, l'orthographe revient.
Fort heureusement, avec l'âge, l'orthographe revient. - INNAMORATI/SINTESI

« Quand il est apparu, le SMS est venu proposer une autre modalité de communication, beaucoup plus courte, plus condensé, plus rapide et plus discrète », explique Alexandre Eyries, enseignant-chercheur HDR en science de l’information et de la communication à l’université de Lorraine. « Sociologiquement, le SMS a changé le rapport à l’autre. Il n’y a pas le même degré d’implication, on n’est pas obligés de mettre les formes, d’être protocolaire, on peut être plus télégraphique, plus expéditif », ajoute le spécialiste.

Drague, emoji et démarchage commercial

On ne sait pas si son créateur s’y attendait, mais le succès du SMS a entraîné une autre révolution sociale : la drague par SMS (on ne sait pas vraiment vous dire si c’est une bonne ou une mauvaise chose). « C’est l’une des fonctions sociologiques les plus importantes du SMS. Il y a un vrai marivaudage technologique qui passe par les messages. Avec les textos, on peut se permettre des compliments, des propos suggestifs, que l’on n’oserait pas dire en vrai », analyse le chercheur.

Dans les années 2010, la drague prendra un autre tournant avec l’insertion des émojis sur les claviers des smartphones - en 2008 pour l’iphone 3G. Dès leur apparition, ces petits dessins font carton plein. Que ce soit pour flirter, pour faire passer un message plus critique, pour exprimer un mécontentement ou pour atténuer une charge satirique, l’emoji permet d’en dire long avec un seul caractère. 

On rappelle que l'appelation "beauté" est interdite depuis 1976.
On rappelle que l'appelation "beauté" est interdite depuis 1976. - Gile Michel

« C’est un moyen de traduire concrètement ses émotions, son humeur, son état d’esprit, de faire passer des messages avec une économie de temps, de moyens et d’énergie », décrypte Alexandre Eyries. On vous passe ensuite les nouveautés qui n’ont fait que renforcer le succès des SMS : l’insertion de photos, de vidéos ou de GIFs animés, la possibilité d’envoyer le même texto à plusieurs destinataires et, plus récemment, la création des notes vocales.

Outre la communication, le SMS est aussi une révolution commerciale. Monoprix, Sephora, Amazon, CDiscount… Lequel d’entre vous n’a pas reçu de messages ces derniers jours de démarchage commercial pour le Black Friday ? Dans l’e-commerce, le SMS sert d’ailleurs également aux banques pour bien identifier les acheteurs et éviter les fraudes avec le système de double authentification. Vous recevez un code par message vous permettant de prouver votre identité et de valider votre achat. Et les usages ne s’arrêtent pas là, il y a aussi les confirmations de rendez-vous par SMS, comme avec Doctolib, et de livraison, comme avec Mondial Relay. Et on en passe.

De 6.000 à 3.000 milliards de SMS par an

Mais c’est un peu comme avec votre moitié, une fois l’euphorie des premières années passée, l’amour s’estompe progressivement. Après vingt ans de lune de miel, ces dernières années, le SMS a perdu de sa superbe, passant d’une révolution technologie à un outil passé, voire presque ringard. Et pour cause, sur le banc des accusés, on placera facilement au premier rang les messageries instantanées comme WhatsApp, Facebook Messenger ou plus récemment Telegram, devenus les chouchous des textoteurs fous. 

Greg a grillé toutes ses cartes.
Greg a grillé toutes ses cartes. - Pixabay License

« Les gens privilégient davantage WhatsApp pour échanger gratuitement avec quelqu’un à l’étranger ou pour pouvoir créer des groupes de discussions, entre famille, entre amis ou entre collègues », poursuit Alexandre Eyries. Car jusqu’en 2017, des surcoûts d’itinérance étaient appliqués par les opérateurs télécoms pour les appels, les SMS et les MMS envoyés vers un autre pays, même en Europe.

Pour ceux qui privilégient encore le texto, c’est son contenu qui a changé. Si auparavant, les textos prenaient des allures de journaux intimes, désormais, ils sont presque devenus des outils « de communication non verbale », selon Alexandre Eyries : « Ce sont des échanges à faible valeur ajoutée, des contenus pauvres, peu impliquant, souvent envoyés dans un but pratique, comme le "Ok" ou "A plus" », estime l’enseignant-chercheur.

Et l’expansion des réseaux sociaux n’a rien fait pour arranger les choses. « On détaille sa vie sur Instagram ou Facebook, ce sont des agoras numériques », poursuit le chercheur-enseignant, estimant que ce sont les « cibles » qui ont changé. « Maintenant, on envoie des SMS dans notre milieu professionnel, ça facilite la communication, c’est plus rapide et on est sûrs qu’il soit lu, contrairement à l’e-mail », ajoute-t-il.

Un déclin qui se traduit dans les chiffres. En deux ans, le nombre de SMS a baissé de moitié. En 2016, « seuls » 3.000 milliards de textos ont été envoyés dans le monde, contre 6.000 milliards en 2014, selon les derniers chiffres de l’UIT, l’agence de l’ONU qui suit les télécoms. En France, environ 30 milliards de messages ont été échangés chaque trimestre l’an dernier, contre plus de 45 milliards en 2017, selon un rapport de l’Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse (Arcep), publié en 2021.