"L'apparence est une manière de se construire"

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Interview intégrale de Xavier Pommereau, psychiatre, chef de service au pôle aquitain de l’adolescent (centre Abadie) du CHU de Bordeaux et auteur de Ado à fleur de peau (éd. Albin Michel).

Est-ce plus dur d’être adolescent aujourd’hui ?

Par rapport à il y a vingt ans, sûrement. Mais attention, il faut bien différencier les adolescents des pays riches et des pays pauvres. Ces derniers ont moins de problème avec leur adolescence qu’avec des questions de survie et de débrouillardise. Dans les pays riches, la majorité des ados semble tout avoir, mais ils connaissent une sorte de crise d’identité. Les jeunes de ma génération se battaient pour des idéaux et des croyances, et nous avions moins d’interrogations sur qui on était.

Quelle est cette crise d’identité dont vous parlez ?

Aujourd’hui, les adolescents ont un confort de vie sans précédent et ont peu de conflits idéologiques avec leurs parents. Ce qui les mobilise désormais, c’est d’arriver à se définir, à la fois par rapport à leurs parents et par rapport à leurs semblables adolescents. Il est désormais plus difficile qu’il y a vingt ans de se définir et de dire qui on est… Par ailleurs, ils sont très angoissés par leur avenir.

La période d’adolescence est-elle plus longue qu’autrefois ?

Effectivement. La puberté survient plus tôt, vers 12-
13 ans chez les filles et environ un an et demi plus tard chez les garçons. La période d’adolescence perdure jusqu’à 20-25 ans, car beaucoup de jeunes continuent de mener une vie d’adolescents, à défaut d’être autonomes.

Le look est-il une façon de se construire et de définir son identité ?

Dans la mesure où, dans ce monde, l’apparence à une place très importante, les adolescents travaillent leur look. C’est une manière de se construire et de se démarquer. Les marques cutanées (tatouage, piercing), qui sont en augmentation en ce moment,
disent quelque chose de leurs valeurs et de leurs
croyances. Ce n’est pas du n’importe quoi.

Quel conseil donneriez-vous aux parents ?

Se braquer ne sert à rien, ils doivent essayer de comprendre pourquoi leur ado veut se démarquer. Néanmoins, je conseille d’attendre que l’ado ait 18 ans pour faire un tatouage, qui est un marqueur
identitaire fort. Pour le piercing, je préconise qu’il
ne soit pas réalisé avant 16ans, car avant, l’adolescent est en pleine croissance et cela peut entraîner des problèmes.

Pourquoi certains adolescents se font-ils des scarifications ?

Ce n’est pas nouveau, mais en nette augmentation depuis une dizaine d’années. C’est un signe de souffrance et de mal-être que l’adolescent retranscrit dans sa peau. C’est une façon de donner forme à la douleur qu’ils ressentent. Cela touche davantage les filles que les garçons qui sont plus centrées sur leur corps.

Les enfants sont-ils élevés aujourd’hui dans des cocons trop protecteurs ?
 
Effectivement, on les enveloppe trop, on ne leur laisse pas assez de liberté. Les parents veulent tout le temps être rassurés, alors que les ados ont besoin de prendre le large. Il faut les laisser se débrouiller, cela ne signifie pas les abandonner mais il faut leur faire confiance et discuter avec eux de leurs projets.

Pourquoi les parents tardent-ils à voir que leurs enfants filent un mauvais coton ?

Ils ont beaucoup de mal à être objectifs. Il est donc important que les parents échangent avec d’autres adultes et qu’ils acceptent le regard que les autres peuvent porter sur leurs enfants, non comme des critiques mais comme des témoignages.

Propos recueillis par Sophie d'Ambra