Françoise Jeanson: "De nombreux médecins étrangers sont sous-payés dans les hôpitaux"

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Interview de Françoise Jeanson, présidente de Médecins du monde, qui critique la loi Sarkozy sur l’immigration

La nouvelle loi Sarkozy sur l’immigration a été votée
à l’Assemblée nationale le 18 mai dernier*. Elle favorise les étudiants étrangers les plus diplômés. Que craignez-vous ?

Cette loi va augmenter la précarité des étrangers qui arrivent en France et affaiblir encore plus les systèmes de santé des pays du Sud. Plutôt que de laisser la porte ouverte aux familles, on instaure des quotas parmi les élites des pays. On n’accueille pas, on se sert des migrants pour acquérir des compétences supplémentaires. C’est quelque chose qui nous touche particulièrement, car nous participons à une campagne sur la pénurie de ressources humaines médicales dans les pays du Sud, en particulier en Afrique, où médecins et infirmières travaillent souvent dans des conditions inadmissibles.

Comment la France soutient-elle les systèmes de santé de ces pays ?

Les plus importantes ressources de ces pays proviennent de l’argent envoyé par les familles expatriées. Les aides de la France et de l’Union européenne sont très insuffisantes et ne concernent pas les rémunérations des médecins, que l’on incite en plus à quitter leur pays…

Il faut dire que la France ne forme plus assez de médecins…

Cela fait des années qu’on le dénonce, mais est-ce une raison pour aller les chercher dans les pays du Sud, où leur présence est cruciale ? Cette immigration choisie va déséquilibrer un peu plus ces systèmes de santé. Environ 60% des femmes de ces pays ne peuvent pas accoucher dans un cadre médical ou paramédical. La maternité infantile et maternelle y est en progression constante depuis des années.

Pour Sarkozy, il s’agirait de former des élites étrangères, dans une optique de retour au pays…

C’est exactement l’inverse ! On va prendre les gens qui ont été formés dans leur pays pour les employer ici. Et avant de parler de retour, il faudrait commencer par les accueillir correctement. Les étudiants étrangers qui arrivent, à Bordeaux ou ailleurs, ne sont pas tous logés. Certains vivent dans des conditions misérables et reçoivent une aide dérisoire pour leurs études. Je n’aimerais pas que mes enfants soient accueillis de la sorte à l’étranger…

La loi prévoit aussi le durcissement du regroupement familial.

Cette loi est une fabrique à sans-papiers, car les familles chercheront toujours à être réunies. On fragilise aussi la santé des étrangers en France, car s’ils sont malades, qui s’occupera d’eux sinon leur famille ? Cette loi aura des conséquences terribles en terme de santé publique. Au lieu de lutter contre les mafias et les passeurs, on lutte contre les personnes qui en sont victimes, en les rendant plus vulnérables et plus précaires.

Les conditions de travail en France ne sont pas les mêmes pour les médecins d’origine étrangère...

De nombreux médecins étrangers sont actuellement sous-payés dans les hôpitaux. Leur diplôme ne leur permet pas d’ouvrir un cabinet. En somme, ils sont assez bons pour faire les gardes, mais pas assez pour s’installer à leur compte ! C’est scandaleux.

Combien de personnes représentent l’immigration en France ?

Les chiffres de l’immigration sont extrêmement flous. L’an dernier, l’immigration permanente avoisinait les 140 000 personnes. On ne peut pas dire que la Terre entière vienne s’installer en France ! A cela s’ajoutent environ 50 000 demandeurs d’asile, dont 80% n’obtiendront pas le statut de réfugiés et seront reconduits aux frontières. Leur situation se complique depuis la première loi sur l’immigration de 2003.

Leur accès au soin est de plus en plus difficile ?

Oui et cela nous préoccupe beaucoup. La couverture médicale, qui est le moins que l’on puisse offrir à un étranger, fait l’objet d’attaques permanentes, tous les ans. Alors qu’elle était gratuite, on leur fait désormais payer une partie de leurs soins. On exige aussi trois mois de présence sur le territoire pour y avoir droit, alors qu’un sans-papier a beaucoup de mal à prouver sa date d’arrivée... Sans compter le véritable «guide de la rafle du sans-papier», transmis par les services de l’Etat aux hôpitaux, blocs opératoires et associations. On voit bien la suspicion qui est jetée sur l’étranger en général.

Les étrangers peuvent-ils toujours venir en France pour se faire soigner ?

Dans la première mouture de la loi sur l’immigration, on prévoyait une disposition inique : la réforme de la régularisation pour soins. Ce dispositif empêchait de renvoyer dans son pays une personne qui est malade et qui ne pourra être soignée sur place. Cette obligation de soigner les étrangers malades a cependant failli être supprimée, mais les protestations ont été telles que sa réforme a été abandonnée. Mais on voit de plus en plus de refus de cartes de séjour pour les personnes malades en première instance. Elles doivent faire appel pour l’obtenir.

Comment réagit le gouvernement à vos appels ?

Quand on a parlé au premier ministre Dominique de Villepin de la nécessité d’accueillir les étrangers en France dans de bonnes conditions, pour l’enrichissement du pays, il a parlé de la croissance des mafias de passeurs. Il nous a expliqué qu’il ne fallait pas que la France ait une législation moins restrictive que celle des autres pays. Mais regardez l’Espagne, qui a régularisé récemment des milliers de sans-papiers. Quelle image donne-t-on de la France ? Celle d’un pays refermé sur ses craintes et pas ouvert.
Recueilli par Marion Guillot