"Au secours les Anglais nous envahissent !" : les bonnes feuilles

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Notre sélection du livre de José Alain Fralon "Au secours les Anglais nous envahissent !" (éd. Michalon)

Le flegmatisme

Et puis, quelle clientèle ! « En or. » « D’abord, ces Anglais font preuve d’une patience à toute épreuve. Notamment, si un avion est en retard. Avec des Français, on aurait des émeutes ! » Et de fait, malgré l’afflux de passagers, un air de nonchalance plane toujours sur l’aéroport de Bergerac. « L’été, raconte Bernadette, “ils” prennent des chaises à l’intérieur et les mettent dehors. Là, les femmes en décolleté attendent, contentes de profiter des derniers moments de soleil. »
Mais, le plus surprenant, c’est l’habitude des clients anglais de commander eux-mêmes leurs consommations, de les mettre sur un petit plateau qu’ils transportent jusqu’à leurs tables. « Et ils rapportent le tout. Pour un peu, ils feraient la vaisselle ! » Ce qu’ils boivent ? « Du café au lait et encore du café au lait, seul ou avec une omelette aux cèpes ; nous en servons au moins trois cents par jour. » Viennent ensuite le vin, blanc surtout, et la bière. Et puis des drôles de boissons comme les « panatchi ». « Je ne comprenais pas ce que ce client me demandait, je pensais à un Bacardi, ou à un Martini, ou à une boisson que je ne connaissais pas. » En réalité, il s’agissait d’un simple panaché. Même stupéfaction de Bernadette lorsqu’un client demande « un tuyau ». Il veut dire une paille…
« Il vaut mieux qu’ils parlent anglais », ajoute Bernadette, qui sert aussi d’office de tourisme, de garde-valises ou de messagère. Et les Français dans tout cela ? « Quand ils arrivent, on ne les reconnaît pas tout de suite, mais très vite je comprends qu’ils ne sont pas anglais : ils s’énervent parce que je ne viens pas prendre les commandes à leur table », explique une des serveuses du Bataclan, qui regrette un peu les premiers temps où la clientèle anglaise, moins au courant des taux de change, lui donnait parfois des pourboires plus que confortables.

Anglais d'hiver et Anglais d'été

Un autre Anglais se moque gentiment de ses compatriotes voulant être « plus français que les Français ». « Ce sont pourtant eux qui commettent souvent les trois erreurs fatales, qui feront reconnaître entre mille un Anglais d’un Français :
– un : les Anglais entrent dans le pub sans dire bonjour ;
– deux : ils veulent déjeuner après trois heures de l’après-midi ;
– trois : ils commandent un café au lait avec leur steak. »
Autre clientèle et moins de débat existentiel, cent mètres plus loin, au café de Paris. Ici, on boit son coup sans chichis. Quelques jeunes d’Eymet, vite rejoints par une équipe d’Anglais, d’anciens joueurs de rugby à voir leur carrure, se mettent en jambe en buvant quelques litres de bière avant d’attaquer le plat de résistance : une virée dans la discothèque la plus proche.
Une fois la joyeuse bande partie, un des consommateurs, loin d’être à son premier pastis, profite du silence revenu pour répondre à la question, que personne d’ailleurs ne lui a posée. « Ce que je pense des Anglais ? Il faut savoir, monsieur, qu’il y a deux sortes d’Anglais. Vous savez lesquelles ? », interroge t-il avant de tremper ses lèvres dans son verre et nous donner ainsi le temps de réfléchir rapidement à cette nouvelle sociologie britannique. Anglais du Sud et Anglais du Nord ? Anglais d’Angleterre et Anglais d’Irlande ? Anglais riches et Anglais pauvres ? Sûr de son effet, notre homme prononce alors ce jugement irrévocable : « Non, monsieur, il y a l’Anglais d’hiver et l’Anglais d’été. »
Et de comparer, comme un maquignon le ferait avec deux races de bestiaux, les qualités et les défauts des uns et des autres. Résumons : l’Anglais d’été, le touriste, est « bruyant », « radin », « désordre ». L’Anglais d’hiver, le résident, est « sympa », « généreux », « discret ». Encore une lampée de pastis et arrive la conclusion : « comme nous ».

Shakespeare sur les marchés

Linguiste distingué, fier de parler l’occitan, Peter aime à comparer le français, « une langue brusque, efficace », à l’anglais, plus « méandreux ». « En France, quand il est interdit de fumer, on vous dit : “il est interdit de fumer”. En Angleterre, on vous dit : “je suis désolé, mais puis-je vous rappeler qu’il est interdit de fumer ?” »
Beaucoup n’ont pas besoin de cours particuliers pour se mettre à la langue de Shakespeare. Ainsi de cette vieille paysanne, fière dans sa robe noire, qui, après avoir vendu une douzaine d’œufs à un Anglais au marché de Lalinde, lui demande sans vergogne, mais avec un accent périgourdin des mieux sentis : « Do you wanteu morreu ? »
Quelques minutes plus tard, le même Anglais est interpellé par un brocanteur : « Good morning, Sire, veri chip, veri chip. »
Un autre brocanteur intervient :
« Hé, patate, on ne dit pas “sire” mais “sœur”, tu vas le faire fuir ton client !
– Si je suis une patate t’es une citrouille, et fous pas ma sœur là-dedans ! »

Une bonne descente

Un patron de café : « Quand les Anglais s’en vont, je sais que je peux fermer. » Un autre : « Pour boire, l’Anglais n’attend pas le réveillon. » Un troisième : « Quand il est dans un bar, l’Anglais donne toujours l’impression d’avoir peur de manquer de carburant. Sans doute, parce qu’il se croit toujours dans un pub. Alors, je leur sers souvent deux verres à la fois. » Un représentant de commerce : « Ils ont compris qu’il fallait attendre que les gendarmes soient couchés pour commencer à boire. » Un avocat : « Dans un banquet, les Français font circuler les bouteilles, les Anglais en posent une devant chaque convive. » Un jardinier paysagiste : « Les Anglais ouvrent une bouteille de vin et la boivent comme de la bière. » Martine, une dentiste parisienne qui passe ses vacances à Sorède, dans les Pyrénées-Orientales : « L’été, la coopérative est le lieu de rendez-vous de tous les Anglais du coin. Cubitainer à la main, ils viennent s’approvisionner en rosé et la vendeuse s’adresse toujours spontanément à moi en Anglais. » Quant à ce propriétaire d’un terrain de camping, il jure qu’on ne l’y reprendra plus. Comme compensation à leurs maigres salaires, ne commit-il pas la fatale erreur d’offrir à deux jeunes Anglais, engagés pour l’été, la possibilité de boire gratuitement tout ce qu’ils voulaient au bar du camping ? « Il s’en mord encore les doigts », se moque un de ses amis.
Bref, le constat est sans appel : « Question picole, les Anglais sont bien plus forts que nous ! » L’admiration dépasse toutes les limites quand les Français évoquent la propension des Anglaises, de la regrettée reine-mère à l’étudiante londonienne, à boire tout leur soûl sans jamais montrer le moindre signe d’ivresse. Si ce n’est un très léger rosissement des pommettes : « Quand nous sortons entre filles, confirme une jeune branchée de Bergerac, ce sont toujours les Anglaises qui boivent le plus. » 

Des Français tranchés
 
Cette discrétion est aussi valable en public. « Avant même de commander son café, un Français aura râlé contre le temps, envoyé au diable deux ou trois hommes politiques, raconté la dernière histoire drôle. Nous ne verrons jamais cela avec un Anglais », remarque Anya, la patronne du pub d’Eymet.
Michael Bamberger décortique, avec humour et bienveillance, les prémices d’une conversation « sur un sujet tranchant » avec des Français. « Avant même que nous ayons ouvert la bouche, le Français commencera toujours par dire :
“Ah non, non, je ne suis pas du tout d’accord !”
Ou bien, selon les cas :
“Oui, oui, c’est exactement comme cela, je suis totalement d’accord !”
Au départ, le Français est toujours catégorique. Il faut qu’il ait un avis. Et puis, la discussion peut commencer. Alors, notre interlocuteur peut se révéler homme de nuances et de bonne foi. L’affrontement n’est pas dans nos habitudes, nous sommes plus souples. Pour un Français, il faut vite donner son opinion, quitte à revenir dessus, il faut s’affronter. »