Dominique Delthil : « L'opinion publique était enfin prête »

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Dominique Delthil, avocat bordelais, représentant d'associations de lutte contre le tabagisme.

Que pensez-vous de la décision du gouvernement de reporter le durcissement de la loi antitabac ?

Je suis très en colère ! Au moment où justement l'opinion publique était enfin prête à accepter que les lieux publics soient rendus totalement non-fumeurs, on décide finalement de ne rien faire. C'est de la lâcheté politique ! On nous dit que le Premier ministre a peur de déclencher une nouvelle polémique après celle du CPE, mais c'est ne rien faire qui crée la polémique. C'est une erreur de principe, mais aussi une erreur politique de la part de Dominique de Villepin, qui avait l'occasion de « se racheter ».

Vous pensez vraiment que les Français sont prêts à accepter ce type de mesure ?

Bien sûr. Pendant longtemps, la France a été marquée par une grande tolérance à l'égard du « suicide du fumeur », au nom de la liberté individuelle. Mais les éléments médicaux s'accumulent pour dénoncer les effets du tabagisme passif, qui tue aussi les non-fumeurs. Cela fait évoluer les mentalités. Il n'y a plus que les buralistes pour s'y opposer. Ne me dites pas que Dominique de Villepin a peur de 35 000 buralistes ! Il est des professions qui sont appelées à disparaître, c'est comme ça.

Comment jugez-vous la législation actuelle et la façon dont elle est appliquée ?

La loi Evin est largement insuffisante et les pénalités prévues pour les contrevenants sont bien trop faibles. Pour autant, ce dispositif n'est même pas appliqué en l'état. Près de 80 % des bars bordelais, pour ne citer qu'eux, sont en infraction pour ce qui est des zones fumeurs et non-fumeurs. Quant aux employeurs, ils laissent leurs salariés fumer n'importe où. Il suffit d'aller au palais de justice de Bordeaux pour s'en rendre compte. Il est censé être non-fumeur, mais l'interdiction est tellement peu respectée qu'on a installé des cendriers pour éviter que les cigarettes ne s'entassent par terre !

Les associations que vous représentez décident-elles souvent d'aller en justice ?

Le problème, c'est que si nous n'attaquons pas sur ces infractions, personne ne le fait pour nous. Dans les parquets, les magistrats n'ont « rien à cirer » de la lutte antitabac. Ce type de procédure ne les intéresse pas, ce que je trouve hautement scandaleux.

Le projet de loi, finalement repoussé, envisageait la création de fumoirs. Qu'en pensez-vous ?

C'est une folie. Le but de ce type de législation est de protéger les non-fumeurs et d'inciter les fumeurs à ne pas fumer. Les enfermer dans un aquarium enfumé ne ferait qu'aggraver leur situation. C'est l'art de se compliquer la vie, alors que seule une interdiction totale est viable.

Recueilli par Sophie Lemaire