Philippe Bertrand : "Vers des inondations fréquentes dans les parties basses de Bordeaux"

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Interview de Philippe Bertrand, climatologue au CNRS et à l’université de Bordeaux-I

Avec l’Ademe et Cap Sciences, vous êtes l’auteur
d’une exposition sur le changement climatique. Comment se profile l’avenir de l’Aquitaine ?
D’ici à dix ans, il y aura probablement un contraste saisonnier assez marqué, avec des hivers plus doux et plus humides et des étés plus chauds et plus secs. La flore sera sans doute modifiée. Les pins maritimes s'étendront vers le nord, sans disparaître de l'Aquitaine. Les hêtres et les espèces fruitières risquent en revanche de disparaître des régions du sud de la France, car elles ont besoin d'un certain nombre de jours de gel en hiver. Le phénomène est d'ailleurs déjà observé par Institut national de recherche agronomique.

Quelle sera l’évolution du niveau de la mer ?
D'ici à la fin du siècle, le niveau des océans devrait monter de vingt à cinquante centimètres, à cause du réchauffement de la surface de l'océan, qui va se dilater. Mais on méconnaît encore les conséquences de la fonte des calottes glacières de l'Antarctique et du Groenland, qui pourrait apporter quelques dizaines de centimètres supplémentaires. En Aquitaine, si l’eau monte de cinquante centimètres l'érosion du littoral et l'aménagement des zones proches des côtes poseraient problème. Dans les parties basses de la ville de Bordeaux par exemple, les marées conjuguées aux débits importants de la Garonne pourraient provoquer des inondations fréquentes.

Il y a d’autres zones à risque ?
Oui, la presqu'île du Cap-Ferret. Si le niveau de la mer monte, l'érosion sera plus forte sur sa partie externe et la géographie de la presqu'île sera modifiée. En trente ans, la périphérie de la pointe a perdu plusieurs dizaines de mètres. Mais ça ne veut pas dire qu'elle va être engloutie.

Faut-il être confiant ou inquiet ?
Je n'ai pas un discours catastrophiste, étant donné les incertitudes des prévisions. Le changement climatique est déjà en route mais on ne sait pas quelles seront ses manifestations locales. Il faudra néanmoins être volontariste, individuellement et collectivement, pour l'atténuer. Avec les protocoles contre les gaz à effet de serre et les efforts pour réduire les emballages ou moins utiliser leur voiture, on devrait arriver à stabiliser ce changement.

Le changement ne serait-il pas trop rapide ?
Il peut en effet s'accélérer et nécessiter une adaptation rapide. A très long terme, ça ne peut que remettre en cause notre mode de vie. Mais cela peut faire progresser la civilisation vers un respect accru envers la nature, et permettre de cultiver un certain nombre d'autres valeurs que la consommation et l'accumulation de biens matériels.

Les gaz à effet de serre constituent l’enjeu majeur pour atténuer le changement climatique ?
C’est un objectif très clair, car on connaît leur incidence sur le changement climatique. On connaît les responsables, comme le dioxyde de carbone et le méthane, qui sont émis par tous les pays. On peut essayer d’agir sur les politiques internationales dans le but de modérer ce changement. Ensuite, il faudra prendre des mesures de sauvegarde, spécifiques à chaque pays. La politique d’adaptation à Strasbourg, à Moscou ou en Camargue ne sera pas la même.

Le discours des scientifiques est-il plus écouté aujourd’hui ?
Oui, car on accumule des preuves scientifiques sur l’influence de l’Homme sur l’accroissement des gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Le rôle de ces gaz dans le changement climatique n’est pratiquement plus contesté. On mesure déjà ses effets. Cela facilite la prise en compte du discours scientifique par les politiques et les citoyens et cet intérêt est perceptible dans les grandes conférences internationales. Même des pays qui étaient assez rétifs vis-à-vis de cette politique, comme les Etats-Unis, s’y intéressent. Pas encore le gouvernement fédéral américain, mais des maires de grandes villes et agglomérations. A la dernière conférence de Montréal, il y avait 166 maires américains, venus dire qu’ils voulaient faire quelque chose. Et puis les autres pays qu’on ne peut pas empêcher de se développer, comme la Chine ou l’Inde, commencent aussi à intégrer cette préoccupation.

Le temps que tout cela se mette en route, on peut quand même se faire du souci pour l’avenir…
Il va y avoir des changements et il faut s’y préparer. Cela ne veut pas dire qu’on doit être pessimiste. Certains effets du changement seront positifs dans certains endroits. Si un territoire excessivement sec devient plus humide et que l’on peut y installer de l’agriculture, cela peut être positif. Si des zones glacées 11 ou 12 mois par an se réchauffent et que des forêts se développent, là aussi c’est une bonne chose. Mais les sols gelés des zones arctiques ou sibériennes peuvent dégager du méthane et du gaz carbonique en se réchauffant… Il y a donc des effets positifs et des effets négatifs. Il ne faut pas être catastrophiste, mais se préparer de manière volontaire et constructive au changement.

Une remise en cause de la société est donc inévitable.
Tout à fait. Depuis un siècle ou deux, la société se fonde sur la consommation et l’accumulation de biens matériels. Or, les stocks d’énergie fossile sont limités, ce qui va induire des changements. C’est l’enjeu fondamental du développement durable. Mais on ne peut pas l’envisager avec le rythme de la société productiviste d’aujourd’hui, dans un système fermé qu’est celui de la planète Terre. Quand les colons européens sont arrivés au Etats-Unis, au détriment d’autres peuples, ils avaient des ressources quasi infinies devant eux. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas, on a atteint les limites et il va falloir le gérer.

Le changement climatique, une revanche de la nature ?
Il faut espérer que l’Homme sera suffisamment sage pour arriver à cette régulation, sinon la nature le lui imposera. Ça commence à tous les niveaux. Il y a des prises de conscience collectives, mais aussi individuelles. Les citoyens aujourd’hui achètent des produits avec ou sans emballage, essaient de moins prendre la voiture… Si l’on doit acheter une maison, il faut peut-être réfléchir, car en s’installant à 40 km de son lieu de travail, dans 30 ans, ça coûtera sans doute beaucoup plus cher de parcourir cette distance tous les jours, que le gain qu’on en espère aujourd’hui. Il faut aussi prévoir des constructions économes et bien isolées, voire productrices d’énergie avec des panneaux solaires. C’est encore de la prévision, mais ces concepts existent et sont réalisables. L’Ademe est le principal promoteur en France de ces procédés.

Recueilli par Marion Guillot

« Climat sous influences », à Cap Sciences, jusqu'au 3 sept. Infos : 05 56 01 07 07