Bordeaux : « J’espère arracher 10 % de mes vignes pour me désendetter », raconte un vigneron

VITICULTURE Les vignerons bordelais ont manifesté ce mardi pour demander l’arrachage primé de 15.000 hectares du vignoble qui souffre de surproduction

Elsa Provenzano
Thierry Faure, 57 ans, est viticulteur à Targon, dans l'Entre-deux-mers.
Thierry Faure, 57 ans, est viticulteur à Targon, dans l'Entre-deux-mers. — E.Provenzano
  • Des centaines de viticulteurs girondins ont manifesté ce mardi à Bordeaux pour demander une mesure d’arrachage primé, à hauteur de 10.000 euros l’hectare.
  • Cette mesure permettrait à la profession de faire face à une crise de surproduction, doublée de difficultés de transmissions des entreprises.
  • Thierry Faure, 57 ans, explique qu’il aimerait arracher 10 % de son vignoble pour retrouver une rentabilité, avant son départ à la retraite.

Des tracteurs viticoles ont envahi les rues de Bordeaux très tôt ce mardi matin. Peu habitués à manifester, des vignerons se sont retrouvés à plusieurs centaines autour d’un feu place des Quinconces, avant le départ prévu pour rejoindre la préfecture. Leur message : l’urgence d’un arrachage primé alors que beaucoup ne trouvent pas de repreneurs et se retrouvent endettés, incapables de vivre alors que le tonneau de Bordeaux (900 litres) en vrac s’écoule entre 600 et 700 euros. En arrachant 10 % du vignoble bordelais, l’interprofession espère mettre fin à une crise liée à la surproduction, dans un contexte de baisse de la consommation de vin rouge.

A 57 ans, Thierry Faure n’a pas hésité à prendre la route au volant de son engin agricole depuis Targon, dans l’Entre-Deux-Mers, jusqu’à Bordeaux pour faire entendre sa détresse. Il cultive 50 hectares de rouge et ses vins sont exportés par des négociants qui l’achètent en vrac. Dans l’Entre-Deux-Mers, en plus de l’appellation du même nom, on trouve en majorité de l’AOC Bordeaux et Bordeaux supérieur.

« Une surproduction chronique »

« Cela fait 30 ans cette année que j’ai repris l’exploitation de mes parents, qui la tenaient de leurs parents », raconte-t-il. Né dans une fratrie de quatre, il a repris le flambeau au prix de nombreux efforts. « J’ai racheté la propriété à mes frères et sœurs, payé un fermage à mes parents, explique-t-il. Il a fallu aussi que je me fasse une maison, que je crée un chai et que je renouvelle le vignoble à cause du changement de cahier des charges de l’AOC Bordeaux Supérieur. » A l’époque, les vignerons sont incités à arracher leurs vignes pour en replanter en augmentant les densités. « Cela nous a poussés à une surproduction chronique », estime-t-il à présent, avec du recul.

A ce moment-là, le vin s’écoule bien et la filière a sans doute eu les yeux plus gros que le gosier des consommateurs. « On rapportait beaucoup, on nous a facilité les choses pour s’agrandir, il y a des exploitations qui font 500 hectares », continue le vigneron. Il y a environ 20 ans l’appellation a doublé sa surface. « On a voulu trop produire et aujourd’hui on demande de l’aide à l’Etat car on lui rapporte beaucoup d’argent : 400 millions d’euros grâce à la TVA chaque année. Là, on demande 150 millions d’euros (10.000 euros par hectare arraché) pour assainir et que nos descendants puissent continuer la viticulture. »

« Il va y avoir des drames »

Pour ceux des vignerons « vraceux » qui ne trouvent pas de repreneurs alors qu’ils sont âgés de 65 à 70 ans et ne peuvent même pas prétendre à 1.000 euros de retraite par mois, l’arrachage primé serait vraiment nécessaire, dès 2023. « Sinon il va y avoir des drames, il y a déjà des suicides, des tentatives des suicides, avertit Thierry Faure. On parle toujours des grands crus mais le gros de la troupe, c’est nous ».



Il a bien essayé de changer son mode de commercialisation en se tournant vers la bouteille mais en vain. « Il faut brader pour vendre », soupire-t-il. Pour lui l’arrachage primé est le seul recours pour assainir le marché et redonner de la valeur aux produits : « Depuis quatre à cinq ans, on a de la gelée, de la grêle et de la sécheresse, et on est toujours en surproduction, rendez-vous compte ! »

Il est père de deux filles mais qui ne sont pas intéressées par une reprise de son domaine. Dur de leur en vouloir quand on voit la situation : des chais plein d’un vin qui n’a plus de valeur. Si des primes sont allouées, Thierry Faure compte arracher ses parcelles les moins qualitatives et les plus difficiles à cultiver sans pesticides. « J’espère arracher 10 % de mes vignes pour me désendetter », avance-t-il. Fatigué par trente années dans les rangs, il veut partir à la retraite en 2025. S’il ne trouve pas de repreneur, il pourrait aussi tout arracher. « J’ai une de mes filles qui fait de l’équitation, on mettra des chevaux. » Autour de son exploitation, 40 hectares ont déjà été laissés à l’abandon.