Législatives 2022 en Gironde : « Des victoires par défaut » pour les candidats RN, analyse un sociologue

POLITIQUE Deux députés RN ont élus pour la première fois depuis 1986, en Gironde

Elsa Provenzano
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Edwige Diaz, candidate du Rassemblement National en Nouvelle-Aquitaine
Edwige Diaz, candidate du Rassemblement National en Nouvelle-Aquitaine — Mickaël Bosredon/20 Minutes
  • Deux députés girondins RN ont été élus au second tour des législatives ce 19 juin.
  • Pour le sociologue Vincent Tiberj, spécialiste des comportements électoraux, ce sont la forte abstention et un front républicain effrité qui concourent à expliquer leurs victoires.
  • Les deux circonscriptions où des députés RN ont été élus sont rurales, avec une proportion importante de chasseurs et un attrait pour l'accession à la propriété.

Edwige Diaz et Grégoire de Fournas font leur entrée à l’Assemblée Nationale ce mercredi, aux côtés de Marine Le Pen. Ces deux députés du Rassemblement National sont les premiers élus depuis 1986, en Gironde, respectivement dans le Blayais et le Médoc. Des sièges remportés, du point de vue d’Edwige Diaz, grâce à la stratégie de Marine Le Pen, initiée lorsqu’elle arrive aux commandes du mouvement, il y a une dizaine d’années.

« Elle avait dit priorité à l’implantation locale. Les élus que l’on a aujourd’hui ne sont pas arrivés par hasard. Grégoire et moi on est bien identifiés dans nos secteurs », commente la présidente du groupe Rassemblement National de la Nouvelle-Aquitaine, au lendemain de son élection.

Pas une poussée en faveur du RN

Une analyse que ne partage pas Vincent Tiberj, sociologue chercheur au Centre Emile Durkheim et délégué recherche de Sciences po Bordeaux, spécialisé dans l’analyse des comportements électoraux et politiques en France, en Europe et aux États-Unis. « Il y a peu de militants dans le Médoc par exemple, ce ne sont pas les victoires d’une organisation partisane puissante mais des victoires par défaut, estime-t-il. Il n’y a pas une poussée en faveur du RN mais une division très claire entre les autres alternatives face au RN, c’est ça le vrai renseignement. » Il rappelle qu’au niveau national, les deux tiers des ouvriers ne se sont pas déplacés pour voter, un chiffre qui empêche de parler d’un vote populaire en faveur du parti d’extrême droite.

Les scores des candidats sont aussi à relativiser avec une abstention à 50 %. Ainsi 25.410 inscrits ont voté pour Edwige Diaz sur un total de 98.743 personnes inscrites. Et 21.710 inscrits se sont déplacés pour Grégoire de Fournas, quand 120.999 électeurs figurent sur les listes. « Les législatives mobilisent des minorités, pointe le spécialiste. Dans le cas du RN, c’est une minorité qui s’est un peu plus mobilisée que les autres. »

« Un front républicain effrité »

L’autre point qui a joué en faveur du parti d’extrême droite c’est le flou des consignes de vote avant le second tour. « Ce n’est pas spécifique à la Gironde mais à cette élection. Le camp exclu du second tour, a eu beaucoup de mal à être dans une logique de vote républicain, analyse Vincent Tiberj. C’est le produit de la campagne LREM qui a joué sur une logique d’équivalence entre la Nupes et le RN, voire même qui a laissé penser que la Nupes était encore plus dangereuse que le RN. »

Dans le Blayais, les électeurs de gauche ne se sont pas mobilisés en faveur de la majorité présidentielle. « On a laissé penser que leur candidat avait un problème de républicanisme, est-ce que, dans ces conditions, vous avez envie de vous mobiliser pour faire barrage au RN ? », lance le sociologue. Et dans le Médoc, l’électorat LREM ne s’est pas reporté sur la Nupes car il n’y a pas eu d’appel à faire barrage au RN, comme lors de l’entre-deux-tours de la présidentielle. « Cela se joue à pas grand-chose mais c’est suffisant pour que le RN arrive à récupérer deux députés », résume-t-il. Leur élection n’aurait rien à voir avec une montée en puissance du parti d’extrême droite mais s’explique selon Vincent Tiberj par « un front républicain effrité ».

Des caractéristiques propices au vote RN

Le vote d’extrême droite existe dans le Blayais et le Médoc depuis les années 1990. C’est sur ces secteurs que chasse pêche nature et traditions (CPNT) faisait ses meilleurs scores en Gironde à la fin du XXe siècle. « On constate dès les années 2000 que le vote CPNT évolue vers du vote RN », pointe le sociologue. « Bien sûr tous les chasseurs ne sont pas au RN mais, derrière la chasse il y a une culture d’un certain rapport à la nature, développe-t-il. On observe une polarisation sur ces questions d’environnement, d’usages de la nature (qui opposent cyclistes et automobilistes par exemple). Et, tout ça est rattaché à un système d’idéologies, de valeurs. »

Ces deux circonscriptions rurales font aussi partie du « couloir » de pauvreté (identifié par l’Insee, de la pointe du Médoc à Agen) et la polarisation sociale qui en découle par rapport aux grandes métropoles. Dans cet électorat, on trouve aussi « des gens qui fuient la ville, qui ont un rêve d’accession à la propriété et la volonté d’être dans un entre-soi, entre gens de bonne compagnie, pointe le chercheur. On observe une forte conscience triangulaire, ceux d’en haut, ceux d’en bas et les assistés, ceux dont on ne veut pas. »