Bordeaux : Situation très tendue aux urgences, le personnel s'inquiète pour la prise en charge des patients

CRI DE DETRESSE Les soignants expliquent que ce n'est pas la crise sanitaire qui est en cause mais le manque de personnel

Elsa Provenzano
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Un poste médical avancé a été installé devant les urgences du CHU de Bordeaux
Un poste médical avancé a été installé devant les urgences du CHU de Bordeaux — Syndicat Sud Santé Sociaux
  • Le service des urgences de l’hôpital de Bordeaux doit faire face à une hausse de son activité alors qu’il manque d’effectifs.
  • Mardi, deux postes médicaux avancés ont été installés dans des tentes devant l’hôpital pour désengorger le service.
  • Les soignants demandent des renforts urgents en personnel alors qu’il est déjà question de pertes de chances pour une partie des patients.

C’est une solution de fortune qui en dit long sur l’état de l’hôpital. Deux tentes accueillant des postes médicaux avancés sont toujours installées ce jeudi dans le hall des urgences du CHU Pellegrin à Bordeaux. Cet équipement, normalement réservé aux catastrophes,  a été déployé mardi pour faire face  à un engorgement du service, qui manque cruellement de personnel. Une cellule de crise se réunit tous les jours pour évaluer la situation.

« Ce qu’on faisait dans le couloir depuis des mois, on le fait maintenant aux yeux de tous dans la tente de tri avec du personnel en plus, mais ce sont des situations qu’on a déjà vécues, elles ne sont malheureusement ni anecdotiques, ni exceptionnelles », explique Aude, médecin urgentiste aux urgences du CHU Pellegrin et au Samu-Smur.

« Il est important de noter que les postes médicaux avancés n’ont pas pour objectif de trier les patients mais de faire face de manière temporaire à une situation de très forte activité et ainsi sécuriser les prises en charge de tous les patients », précise la direction du CHU, dans un communiqué.

La faute au Covid-19 ?

Cette nuit-là, très peu de cas de Covid-19 se sont présentés aux Urgences, moins de dix selon la médecin, et il ne s’agissait pas de cas graves qui auraient chargé le service. La direction du CHU ne partage pas ce constat, affirmant dans son communiqué, que la majorité des patients accueillis « sont atteints de Covid-19 nécessitant une hospitalisation immédiate ou victimes d’AVC, ou sont des patients âgés poly-pathologiques. »

« La crise des urgences remonte avant 2019 et on tirait déjà le signal d’alerte, rappelle Gilbert Mouden, infirmier anesthésiste et élu Sud Santé sociaux. Le Covid est venu majorer les problématiques en induisant des arrêts supplémentaires et aujourd’hui on n’a plus de réserves de personnel. Et cela conduit à fermer massivement des lits ». Près de 600 sont actuellement fermés par manque de personnel alors même que la démographie explose, en particulier à Bordeaux, et que la population vieillissante requiert des prises en charge de plus en plus complexes.

Cette tente n’est que la partie émergée de l’iceberg. Les soignants décrivent un service à bout de souffle et poussent un cri d’alerte, minés par le fait de ne plus pouvoir prendre en charge correctement les patients.

Des conséquences pour les patients

La médecin urgentiste évoque une situation encore plus tendue cet été. « On a eu des arrêts cardiaques dans le couloir qu’on n’a pas pu prendre en charge parce qu’il n’y avait pas assez de soignants, raconte-t-elle, la gorge nouée. Les gens n’y sont pas sous surveillance ». Dans un service construit dans les années 1990 pour recevoir entre 75 à 80 passages par jour contre 200 aujourd’hui, les jours de grande affluence, rien ne va plus.

« Il y a de réelles pertes de chance on a des dizaines d’exemples, insiste la jeune médecin urgentiste. On a 20 à 30 % des patients, et je pense que c’est un chiffre en dessous de la réalité, pour lesquels on a des pertes de chance avec parfois des séquelles gravissimes. » Elle prend l’exemple d’AVC chez des patients d’une quarantaine d’années orientés vers Pellegrin, qui est le centre de référence des AVC en Nouvelle-Aquitaine, pour lesquels la tension ne peut pas être régulée correctement et le cerveau pas correctement protégé « par tous les soins que l’on est censé mettre en place dans ce genre de structure ».

Alors bien sûr, les équipes font ce qu’elles peuvent et essayent de faire face « mais concrètement on n’a pas le matériel et on n’a pas les soignants adaptés pour faire ce qui devrait être fait dans ces services-là », poursuit-elle. Les services d’hospitalisation spécialisés étant eux aussi débordés, certains patients attendent parfois trois jours sur un brancard. Et quand il s’agit de personnes très âgées qui développent escarres et phlébites pendant leur séjour « elles sortent avec plus de complications qu’à leur entrée » se lamente le médecin.

Des « rustines » pour faire face à la crise

Conscient que certains des problèmes ne relèvent pas de l’autorité de la direction mais du ministère de la santé, le collectif demande au moins « des rustines pour éviter qu’il y ait trop de dégâts ». Il est demandé par exemple un renfort de soignants dans le couloir, dans lequel peuvent s’entasser jusqu’à douze patients. Il demande aussi un renforcement de l’effectif de l’unité hospitalisation de courte durée qui doit mettre en œuvre des soins lourds proches de la réanimation, en attendant qu’une place en réanimation se libère.

Plus de dix médecins ont démissionné du CHU de Bordeaux en 2021 et beaucoup de paramédicaux demandent aussi des disponibilités ou remettent leurs démissions, comme en témoigne Gilbert Mouden. « Rehausser les effectifs doit être une priorité car sinon il y a un épuisement des agents et c’est un cercle vicieux, ajoute-t-il. La direction sait qu’il faut trouver des solutions. On n’a plus de réserves en personnel, on arrive à une situation extrêmement grave. »

Et ce n’est pas le projet de modernisation du CHU, envisagé à l’horizon 2030, jugé déjà « obsolète » par la jeune médecin au regard de la non-augmentation des places d’hospitalisation prévues, qui va les rassurer.

« Ce n’est pas notre culture [de se mobiliser], on préférerait se reposer et faire autre chose entre nos gardes. Mais à partir du moment où nos patients meurent dans les couloirs et où nos collègues se suicident, on n’a pas le choix », conclut Aude.