« Mettre en évidence des profils à risque »

Recueilli par Julie Millet

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Vous êtes épidémiologiste et responsable de l'unité Inserm de prévention et prise en charge des traumatismes à Bordeaux-II. Que représente pour votre équipe le prix que vous a decerné la Fondation pour la recherche en psychiatrie et santé mentale ?

C'est un coup de pouce formidable. En France, il existe très peu de recherches sur le suicide, et on a vraiment du mal à trouver des financements. Ce prix nous permet de mettre en place pendant deux ans une équipe constituée d'épidémiologistes, d'un psychiatre, d'un professeur en psychopathologie et d'un médecin légiste.

Quel sera l'objet de l'étude ?

Notre intention est de mettre en évidence les profils à risque de conduites suicidaires. Mais surtout, nous voulons mieux comprendre ce phénomène pour définir des pistes de prévention et de soin. Nous avons choisi d'étudier les âges de la vie active, parce que l'entreprise est un lieu privilégié pour la prévention. Dans le contexte économique actuel, les souffrances au travail ont une résonance particulière. Mais nous savons qu'il y a d'autres facteurs aussi importants, comme la vie familiale et la vie sociale.

Comment allez-vous mener cette étude ?

Nous allons travailler sur un groupe de 20 000 volontaires, employés d'EDF-GDF, que nous suivons depuis 1989. Nous avons énormément d'informations sur leur santé mentale, leurs habitudes de vie, leur situation familiale, leurs pathologies,etc.

Que sait-on aujourd'hui sur le suicide ?

Avec plus de 10 000 décès par an, le suicide représente presque deux fois plus que les morts sur les routes, mais nous savons encore peu de chose sur le phénomène. Plus l'âge est avancé, et plus la mortalité est importante. Le suicide des personnes âgées constitue, d'après moi, un véritable enjeu pour les années à venir. Les hommes sont plus touchés que les femmes, mais les tentatives sont plus nombreuses chez les jeunes et les filles. L'important, pour moi, c'est de dire que le suicide n'est pas une fatalité. Très peu de gens se suppriment de manière raisonnable. En général, ils sont dans un état de crise, de souffrance psychique.

La prévention pourra-t-elle être efficace ?

C'est en partie l'objet de nos recherches, mais je suis persuadé que quand les gens sont aidés, ils ne passent pas à l'acte. Et il n'est pas acceptable qu'une société laisse les gens se suicider. La prise en charge est en tout cas efficace, car ceux qui ont pu parler de leurs idées suicidaires sont moins passés à l'acte. Dans ces moments de crise, il faut parler à un proche ou contacter un service d'écoute, comme SOS Amitié*. ■* 05 56 44 22 22.