Nouvelle-Aquitaine : Les maths vont-elles permettre de réduire le nombre de noyades liées aux baïnes ?

SECURITE Le docteur Eric Tellier a mis au point un modèle statistique qui permet d’évaluer le risque de baïnes sur les côtes girondines

Elsa Provenzano
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Un modèle prédictif du risque de baïnes va être déployé cet été sur les plages de Nouvelle Aquitaine.
Un modèle prédictif du risque de baïnes va être déployé cet été sur les plages de Nouvelle Aquitaine. — UGO AMEZ/SIPA
  • Depuis 2013, un scientifique bordelais travaille à l’élaboration d’un modèle de prédiction du risque de baïnes sur les côtes girondines.
  • Déployé sur le littoral néoaquitain cet été, il croise différents paramètres dont les données météorologiques, médicales et le risque d’exposition des personnes.
  • Des chercheurs en Inde et en Australie travaillent également sur cette problématique, cruciale dans leur pays.

A partir de cet été, des messages d’alerte vont être diffusés auprès des vacanciers de la côte atlantique en cas de risque de baïnes, ces courants marins très forts qui emportent insidieusement les baigneurs vers le large. C’est grâce au travail de recherche du docteur Eric Tellier, qui a commencé une thèse sur la prédiction du risque de baïne en 2013, qu’un modèle a pu être élaboré.

Sa puissance statistique est avérée et devrait permettre d’éviter des noyades, parmi les 20 à 30 déplorées chaque année sur le littoral néoaquitain. « Le modèle permet de dire que 50 % des noyades auront lieu sur certains jours où le modèle est à 5 sur 5 (risque maximum) et quand le modèle est à 1 sur 5 (risque minimum), la probabilité d’une noyade est inférieure à 1 %, explique Eric Tellier. Ce sont des marqueurs forts qui permettent de communiquer au bon moment. »

Un modèle de risque

En 2013, alors qu’il est interne et cherche un sujet de thèse, il rencontre le docteur Bruno Simonnet, surfeur, confronté dans son travail au Smur et en régulation à des patients emportés par les baïnes. Il discute aussi avec des maîtres-nageurs sauveteurs qui lui expliquent que les baïnes surviennent par séries et plutôt à des moments précis.

Il se lance sur cette piste, croisant les archives du Samu concernant les interventions liées aux baïnes depuis 2011, les données météorologiques et les informations relevées par les nageurs sauveteurs (depuis 2017). Les retours de ces spécialistes sont très utiles car ils sont en première ligne et se portent au secours de personnes en difficulté qui ne vont pas forcément avoir besoin d’une assistance médicale, et donc apparaître dans les chiffres du Samu. « Il y a une excellente corrélation entre leurs remontées et le modèle », se félicite le médecin.

Le modèle ne se base pas simplement sur une évaluation du danger, il évalue le risque en prenant en compte l’exposition des baigneurs. En lien avec le physicien Bruno Castelle, les paramètres de vagues et le type de houle rentrent en ligne de compte, tout en étant mis en regard avec la situation météo et le calendrier (jours fériés, vacances, etc.) « C’est en combinant ces deux composantes, qu’on a un modèle de risque », souligne Eric Tellier.

Des alertes à déclencher au bon moment

Trop de messages brouillent le message et anesthésient la vigilance des baigneurs. Partant de ce constat, l’idée est de proposer une communication ciblée sur une dizaine de jours par an. L’idée est de faire prendre conscience de ce risque peu visible aux nageurs, qui sont dans un contexte de loisirs peu propice à la vigilance.

Le seul paramètre du risque de baïnes ne suffit pas à déclencher une alerte, contrairement au dispositif de communication sur les avalanches. Par exemple, quand la température de l’air est inférieur à 21 degrés le risque est considéré comme très faible, même s’il y a de la houle et que des baïnes existent. A contrario, avec une petite houle mais une chaude journée d’été et une forte fréquentation, le risque va être jugé important. Au-delà du modèle, des panneaux d’informations et une communication plus globale sur les accès aux plages sont en réflexion, par exemple avec le parc régional du Médoc.

Des ajustements encore en cours

Le modèle sera amélioré à partir des données supplémentaires recueillies et les seuils de déclenchement des alertes seront encore revus. « On s’est aperçu qu’à certains moments, il est utile qu’un humain le modère, pointe le chercheur. Par exemple, si le risque est de 5 sur 5 et qu’il pleut (ce que ne prend pas en compte le modèle), là un humain peut dire qu’il n’est pas nécessaire de déclencher l’alerte. » Ce modèle veut éviter l’écueil connu par l’agence météorologique des Etats-Unis « Noaa » qui ne prenait pas en compte l’exposition et faisait des alertes de niveau 5 sur 5 quand il n’y avait personne sur la plage…

La publication des travaux d’Eric Tellier a encouragé d’autres équipes scientifiques à se pencher sur cette problématique des baïnes, notamment dans des pays comme l’Inde et l’Australie où elle est cruciale.

Il prévient que les effets de la mise en place des alertes sur la côte atlantique seront difficiles à mesurer puisqu’il existe des conditions plus ou moins dangereuses selon les années. « Si la houle est peu dangereuse cette année, on ne saura pas si la réduction du nombre de noyades est due à des conditions plus clémentes ou à l’efficacité du message », anticipe-t-il.